Klaus Huber (1924-2017)

Des Dichters Pflug (1989)

In memoriam Ossip Mendelstam, pour trio à cordes
[La Charrue du poète]

  • Informations générales
    • Date de composition : 1989
    • Durée : 12 mn
    • Éditeur : Ricordi, nº Sy. 3068
Effectif détaillé
  • 1 violon, 1 alto, 1 violoncelle

Information sur la création

  • Date : 1989
    Lieu :

    (printemps) festival de Witten


    Interprètes :

    Trio Recherche : Mélise Melinger : violon, Barbara Maurer : alto, Luca Fels : violoncelle.

Observations

Les instruments sont accordés en tiers de ton.

Note de programme

« Voici des années que je ne puis me soustraire à la fascination exercée par Mandelstam, en particulier par ses poèmes tardifs de la période d'exil dans le camp sibérien de Voronej (où Mandelstam, condamné aux travaux forcé, mourut en 1938). Je me suis penché sur le thème récurrent, chez Mandelstam, de la plaine dont il perçoit l'horizon comme une frontière entre l'intérieur et l'extérieur. L'horizon est toujours à la hauteur des yeux de celui qui regarde au loin. Il apparaît ainsi clairement que c'est notre oeil qui recrée l'espace apparemment infini. Dans la musique, l'oreille crée un espace infini comparable, qui transcende la frontière entre ce qui est audible et ce qui ne l'est plus... Cette ligne de démarcation me paraît liée à la réalité concrète de la vie et de la mort, du souvenir et de l'oubli... » (Klaus Huber, Ecrits, Editions Contrechamps, Genève).

On retrouve donc ici cette identité de l'intérieur et de l'extérieur chère au mystique, et que Huber invoquait déjà pour Auf die Ruhige Nacht-Zeit trente ans plus tôt. Autre point commun de ces deux oeuvres que tout devrait séparer (le temps, le langage, l'instrumentation) : l'usage d'intervalles non-tempérés. Huber dit avoir réagit à la toute-puissance des douze sons comme Debussy vis-à-vis du chromatisme wagnérien, d'une manière avant tout sensible. Et c'est pourquoi les tiers de ton sont maintenant si présents dans son oeuvre : ils permettent, bien mieux que les quarts de tons, d'éviter la suprématie du tempérament, car ce que les tiers de ton subdivisent, ce n'est pas la gamme chromatique, mais la gamme par tons.

Le proche et le lointain que limite cet horizon chanté par Mandelstam, ne sont pas figurés comme on pourrait s'y attendre par des variations de dynamique. La musique de ce trio est constamment murmurée, mais c'est la couleur du son et de l'intonation, deux modes en tiers de ton se complétant symétriquement qui évoquent la proximité et l'éloignement. A neuf reprise le violoncelliste chuchote des mots du poème (en Russe), le texte lui-même n'est donc pas entendu mais il transfuse sa cadence dans la musique : la métrique des vers a donné le rythme des versets du trio. Dans ces poèmes, absents, mais fredonnés par les cordes, Mandelstam comparait la poésie au labour du temps. Huber n'a jamais fait autre chose.

Marc Texier, notice du CD Una Corda 201 652