Stefano Gervasoni (1962)

Abri (2019)

for string trio

  • General information
    • Composition date : 2019
    • Duration : 13 mn
    • Editor : Ricordi, nº 142068
    • Commission: Amis des Swiss Chamber Concerts Genève
    • Dedication : Ilya Gringolts, Lawrence Power, Daniel Haefliger
Detailed formation
  • violin, viola, cello

Creation information

  • Date : 10 December 2019
    Location :

    Suisse, Bâle, Gare du Nord


    Performers :

    Ilya Gringolts, violon ; Lawrence Power, alto ; Daniel Haeflinger, violoncelle.

Program note

En composant cette pièce pour les Swiss Chamber Soloists, j’ai voulu réfléchir à ce que nos vies deviennent dans un monde globalisé, et désormais entièrement occidentalisé, fondé sur les impératifs de l’économie de marché et la primauté de la technologie ; ainsi qu’au glissement de sens que la notion d’habiter la planète subit aujourd’hui dans ces conditions, s’apparentant de plus en plus – sans qu’on s’en aperçoive ou qu’on le veuille – à celle de s’abriter sur cette planète.

Réduites à des bruits de fond, les crises de notre époque sont des désagréments à oublier, minimiser ou simplement évacuer : orages passagers dans un ciel de beau temps éternel que nous vivons tous, consommateurs heureux des fruits naturels ou artificiels de ce monde que l’on s’obstine à imaginer inépuisablement généreux. Les migrations des peuples, le bouleversement climatique, les guerres, les inégalités grandissantes, le non-respect des droits civils et la perte d’importance du modèle démocratique au détriment de notre vivre ensemble, aussi bien que de la biodiversité, tout cela n’est considéré que sous l’angle d’une menace sur nos vies fragiles et sur la solidité de notre bien-être, une menace que nous ne voulons ni entendre ni comprendre. Dans cette fausse appréhension de la réalité, de plus en plus modelée par une technologie qui tend à modifier notre perception directe, autonome et non édulcorée du réel, se protéger devient paradoxalement le but principal du vivre, son essence et sa mission. Au lieu de chercher l’harmonie possible du vivre ensemble, d’ouvrir les yeux et d’affronter une réalité qui pourrait être désagréable, nous préférons nier le réel, le mettre à distance avec tous ses problèmes, laisser à d’autres le soin de s’en occuper. Habiter la planète harmonieusement, avec toutes ses espèces, en visant un équilibre qui pourrait, aussi, impliquer une perte ou un échec pour nous-mêmes, devient plutôt s’abriter des maux de la planète, dont nous pourrions éventuellement être la cause, mais sans pour autant nous remettre en cause. C’est nous préparer un refuge pour nous-mêmes, en dépit du sort de la planète, de ses habitants humains, animaux, végétaux et minéraux, construire un garde-fou pour préserver un bien-être à sens unique dans un but strictement personnel. C’est viser une protection absolue, à tout prix, toujours contre quelqu’un ou quelque chose à qui, par droit indiscutable de légitime défense, nous pouvons faire mal et qui, de ce fait, est accusé d’être à l’origine de nos maux. Comment expliquer les négationnistes qui se multiplient sur notre accueillante planète ? Comment ne pas comprendre que la planète qui tous nous accueille n’est pas traitée de manière accueillante par tous ses habitants ? Ces habitants qui pensent, au contraire, au besoin de s’abriter face à une nature devenue hostile avec ses manifestations incontrôlables, face à l’arrivée de malheureux migrants, face à un monde dans lequel on essaie, là où la démocratie se traduit encore en action politique, de protéger les moins favorisés et en même temps de se protéger d’eux…

Tout cela est dans les motivations profondes qui ont régi l’écriture d’Abri. Elles ont été déterminantes, mais il est vrai que la musique toute seule ne le dit pas de façon aussi explicite que ce texte de présentation. Ma musique désire exprimer cet état d’esprit et d’âme, ce sentiment, ce malaise, cette énergie ambivalente, cette violence subtile et inacceptable qu’est l’hypocrisie du temps présent – et également le désir de la combattre et l’espoir qu’un jour, peut être, l’humanité l’oubliera.

Stefano Gervasoni, note de programme du concert ManiFeste du 18 juin 2022, dans la Grande Salle du Centre Pompidou.