Festival pluridisciplinaire, ManiFeste-2016 s’associe pour le concert de ce soir Ă  l’exposition Un art pauvre, qui s’ouvre aujourd’hui au Centre Pompidou autour du mouvement artistique arte povera : que vous inspire cerapprochement ?


Je me suis toujours senti très proche de ce mouvement, et surtout de cette dĂ©marche qui consiste Ă  laisser le matĂ©riau s’exprimer de lui-mĂŞme. Ă€ Schaffhausen oĂą je suis nĂ©, s’est longtemps tenue une fantastique exposition d’art contemporain, et notamment d’Arte Povera, qui m’a permis d’admirer de fantastiques Ĺ“uvres de Mario Merz, Jannis Kounellis et quelques autres. Je me souviens notamment des Metamorphoses de Kounellis â€“ collection de toute sorte de matĂ©riaux (morceaux de statues, etc.), alignĂ©s en diffĂ©rentes strates sur un mur, comme des formations gĂ©ologiques ou archĂ©ologiques.

Au-delà des sentiments que ce mouvement arte povera éveille en vous, diriez-vous que votre démarche musicale en offre parfois un reflet, plus ou moins lointain, que ce soit par le traitement des matériaux sonores ou par les processus utilisés ?


Je ne sais si je serais capable de rĂ©pondre moi-mĂŞme Ă  cette question â€“ je serais bien en peine de savoir comment cette dĂ©marche peut s’exprimer dans ma musique. De manière gĂ©nĂ©rale, comment trouver un reflet musical Ă  cette pensĂ©e du matĂ©riau ? Comment faire du son lui-mĂŞme le narrateur de l’œuvre, comment le dĂ©construire ?

Les arts visuels â€“ et, plus largement, les autres disciplines artistiques â€“ occupent une place importante dans votre imaginaire musical. Vous avez mĂŞme hĂ©sitĂ© un moment entre les arts visuels et la musique et admettez de nombreuses influences provenant des autres disciplines artistiques. Que reprĂ©sentent-elles ? Avez-vous besoin de cela pour nourrir votre processus crĂ©atif ?


Ce qui est certain, c’est que j’ai besoin de lire, d’aller au musĂ©e, aux expositions... Je suis aussi très influencĂ© par le cinĂ©ma. Je crois qu’il m’est plus facile de m’inspirer de mĂ©dias aussi variĂ©s que la littĂ©rature ou les arts visuels que de la musique elle-mĂŞme. Ces autres langages reprĂ©sentent pour moi des outils de rĂ©flexions sur mon mĂ©tier â€“ Ă  la manière d’un miroir, ou d’une mĂ©taphore. Bien sĂ»r, traverser la frontière qui sĂ©pare un langage d’un autre, une catĂ©gorie d’une autre, Ă©quivaut Ă  sauter dans un territoire certes familier, mais Ă©tranger. La musique, par exemple, est un art du temps â€“ mais le concept de temps concerne tout autant la science, et mĂŞme la peinture : voyez les peintres du xxe siècle, dont les toiles rĂ©vèlent la profonde pensĂ©e du temps qui les anime. Ă€ l’inverse, le concept d’espace n’est pas l’apanage des arts visuels : la musique implique Ă©galement une rĂ©flexion spatiale â€“ et je ne parle pas que d’espace mĂ©taphorique, mais d’espace concret, tant les qualitĂ©s du son dĂ©pendent de celles de l’espace acoustique qui l’accueille.


Avez-vous toujours une Ĺ“uvre qui vous accompagne au cours d’une composition ?

Oui et non : ce n’est pas aussi simple. Ce qui est certain, c’est que je me souviens parfaitement de certaines expositions que j’ai vues ou des livres que je lisais au cours de la composition d’œuvres comme Voicelessness, Still ou Nuun : les titres des pièces eux-mĂŞmes y renvoient.


Cela explique la grande variĂ©tĂ© des langues qui ponctuent les titres de votre catalogue. Au reste, vous utilisez Ă©galement des langues diffĂ©rentes dans vos Ĺ“uvres vocales â€“ parfois simultanĂ©ment. Pourquoi ?


Pour plusieurs raisons : d’abord, une langue vĂ©hicule une musique spĂ©cifique avec laquelle on peut jouer, et qui peut mĂŞme suggĂ©rer le dessin des lignes vocales. Ensuite, ce contrepoint de langues peut aussi souligner les diffĂ©rentes couches sĂ©mantiques qui animent la musique. Enfin, chaque langue ouvre un imaginaire, par fois embarrassant, d’ailleurs. C’est la raison pour laquelle j’utilise rarement l’allemand dans mes Ĺ“uvres vocales â€“ ce qui est paradoxal puisque c’est ma langue maternelle. L’imaginaire qu’ouvre la musicalitĂ© de l’allemand est trop dĂ©terminĂ©. Au reste, ce n’est nullement systĂ©matique : mon prochain opĂ©ra sera intĂ©gralement chantĂ© en allemand â€“ alors que le livret est une traduction d’un texte russe. Pour une certaine idĂ©e musicale (sonore) j’utilise le langage correspondant.


Pour revenir Ă  votre rapport aux autres disciplines artistiques, pourquoi et comment d’autres disciplines pour nourrir votre propre dĂ©marche compositionnelle ?


Pour donner un exemple concret, je me souviens que ma vision formelle de mon troisième Quatuor Ă  cordes (2004) est une traduction « directe Â» de la construction filmique de Memento de Christopher Nolan (2000). Dans ce film, le personnage principal a perdu toute mĂ©moire immĂ©diate, et, pour mieux « perdre Â» le spectateur, le montage alterne deux narrations, l’une chronologique, et l’autre anti-chronologique. La musique est bien entendu d’une nature très diffĂ©rente du cinĂ©ma et ce concept formel ne peut donc s’exprimer Ă  l’identique, mais cette manière de remettre en cause la relation directe entre processus et mouvement, entre dynamique et directionnalitĂ©, m’a beaucoup intĂ©ressĂ©. C’est bien sĂ»r une mĂ©taphore : en musique, rien n’est jamais statique, le son lui-mĂŞme est par nature un mouvement. De mĂŞme, on se souvient de la Lulu d’Alban Berg, et on sait que le mouvement rĂ©trograde en musique n’est pas rĂ©ellement possible â€“ mais inverser la directionnalitĂ©, pourquoi pas ?
Si vous Ă©coutez mon troisième Quatuor, vous entendrez clairement au dĂ©but un processus sonore mu par une forte dynamique directionnelle. Puis, Ă  mi-parcours, ce processus semble pouvoir aller dans toutes les directions possibles vous ne ressentez plus ce dĂ©terminisme directionnel du dĂ©but. Enfin, dans la dernière partie, le sentiment d’une direction revient : après avoir « lu Â» l’histoire de A vers B, je la lis de B vers A, puis simultanĂ©ment, et je les extrapole enfin chacune dans leur sens respectif.
Mais, la plupart du temps, je ne sais jamais ce qui arrive en premier : la musique ou le non-musical. Je me souviens ainsi que, lorsque je composais Nuun, j’avais Ă  l’esprit l’image extrĂŞmement prĂ©cise d’une surface monochrome : mais cette image est-elle arrivĂ©e avant le son ou au mĂŞme moment ? Le fait est qu’il y avait pour moi un rapport Ă©troit entre ce monochrome et l’idĂ©e que j’avais pour le dĂ©but de l’œuvre : un espace crĂ©Ă©, en multipliant les processus, en multipliant et sĂ©quençant de petites particules de mouvement, jusqu’à parvenir Ă  ce rĂ©sultat (apparemment) statique, qui dĂ©gage une Ă©nergie spĂ©cifique.


Kaleidoscopic Memories pour contrebasse, en crĂ©ation ce soir, est votre deuxième production Ă  l’Ircam. Vous entretenez avec l’informatique musicale une relation assez distante : comment approchez-vous cet univers compositionnel ?


La première pièce que j’ai composĂ©e avec Ă©lectronique est Gaspra en 1988. Je n’avais alors pas d’ordinateur â€“ les ordinateurs portables n’existaient pas â€“ et tous ces processus de calcul informatique Ă©taient Ă  la fois fascinants et difficilement accessibles pour les compositeurs. Dans Gaspra l’ensemble est divisĂ© en plusieurs groupes, pour lesquels j’ai gĂ©nĂ©rĂ© diffĂ©rents espaces acoustiques, avec chacun sa rĂ©verbĂ©ration propre. Des structures rythmiques ainsi que certaines harmonies ont Ă©tĂ© calculĂ©es par l’ordinateur.
Après Begehren (2001), œuvre de théâtre musical, je n’ai plus utilisé d’électronique que pour lotófagos II (2008). Je crois que j’en avais perdu l’envie. Je voulais attendre de pouvoir plus pleinement explorer d’autres aspects de l’informatique musicale. Il m’arrivait en outre fréquemment de ne pas être satisfait du résultat de certains effets, parfois très simples, comme l’amplification.


Utilisez-vous l’ordinateur comme aide Ă  la composition ?


Je le fais, mais pas systĂ©matiquement : seulement dans le cadre de projets spĂ©cifiques. Et j’ai alors toujours besoin de quelqu’un pour m’aider Ă  la manipulation de ces outils. Pour composer Xenos III par exemple, je me suis aidĂ© d’un programme d’analyse du spectre pour Ă©tudier la manière dont fonctionne la voix parlĂ©e. La qualitĂ© de la voix parlĂ©e me fascine et joue un grand rĂ´le dans ma musique et je voulais la reconstruire au moyen de l’orchestre.


lotĂłfagos I, que l’on entendra ce soir, tĂ©moigne justement de votre attachement Ă  la voix : pourquoi vous fascine-t-elle tant ?


Tout simplement parce que la voix est certes un son « Ă©lĂ©mentaire Â», dont l’expĂ©rience est première, voire primaire, mais c’est aussi un son d’une souplesse extraordinaire, qui reflète de surcroĂ®t notre perception sonore. C’est la voix humaine que notre oreille s’entraĂ®ne Ă  Ă©couter le plus en dĂ©tail et les mĂ©canismes les plus fins de notre Ă©coute sont destinĂ©s Ă  son dĂ©cryptage. Le message parlĂ© ne passe en effet pas uniquement par le langage, mais aussi par les inflexions de voix. En explorant les qualitĂ©s intimes de ce son, on dĂ©couvre autant d’informations sur nos perceptions que sur le locuteur. Dans le mĂŞme temps, je me suis aussi passionnĂ© pour l’aspect physiologique, vĂ©ritablement palpable, de la production sonore de la voix ainsi que pour sa propagation dans l’espace acoustique.


Pourquoi revenir aujourd’hui à l’informatique musicale, pour Kaleidoscopic Memories ?


La dĂ©cision fut difficile. D’autant plus difficile que je ne suis pas Ă  l’aise avec l’électronique en temps rĂ©el que ce projet me proposait d’utiliser. Le champ des possibles est beaucoup trop vaste, et cela me perturbe : si on n’est pas suffisamment familier de ces instruments, ce n’est pas vous qui jouez avec eux, mais eux qui se jouent de vous. C’est pourquoi j’ai dĂ©cidĂ© de circonscrire mon sujet de prospection Ă  la seule exploration des aspects spatiaux et des mĂ©canismes de propagation du son de la contrebasse. Le discours musical Ă©lectronique est donc intĂ©gralement composĂ© Ă  partir du son de la contrebasse seule, que je multiplie...


Propos recueillis par Jérémie Szpirglas.

©Ircam-Centre Pompidou

Vous constatez une erreur ?

IRCAM

1, place Igor-Stravinsky
75004 Paris
+33 1 44 78 48 43

heures d'ouverture

Du lundi au vendredi de 9h30 Ă  19h
Fermé le samedi et le dimanche

accès en transports

Hôtel de Ville, Rambuteau, Châtelet, Les Halles

Institut de Recherche et de Coordination Acoustique/Musique

Copyright © 2022 Ircam. All rights reserved.