Heinz Holliger (1939)

Psalm (1971)

pour seize voix

  • Informations générales
    • Date de composition : 1971
    • Durée : 10 mn
    • Éditeur : Schott, nº ED 6487
    • Dédicace : à la mémoire de Nelly Sachs, Paul Celan et Berndt Alois Zimmermann
    • Livret (détail, auteur) :

      Paul Celan, Die Niemandsrose

Effectif détaillé
  • ensemble de voix solistes(4 soprano solo, 4 contralto solo, 4 ténor solo, 4 basse solo)

Information sur la création

  • 10 June 1972, Süddeutschen Rundfunks Stuttgart (Radio de Stuttgart), par la Schola Cantorum de Stuttgart, direction : Clytus Gottwald.

Note de programme

Le compositeur a extrait le texte du recueil de poèmes La Rose de personne (Die Niemandsrose), de Paul Celan. À la question de savoir comment mettre en musique la langue codée de Celan, Holliger a répondu par une musique qui est à la limite du silence. Le texte reste certes intact pour l'essentiel, mais la diction aphone le fait en quelque sorte disparaître derrière lui-même. Ce qui s'appelait autrefois bel canto est recouvert d'un gigantesque filtre, qui ne laisse plus passer que le bruit. Il n'y a qu'aux lisières de l'œuvre que les extrêmes demeurent audibles, un profond grincement des basses, une stridulation des sopranos : un psaume chanté à gorge coupée.
Heinz Holliger

Il est hors de doute que le Psaume de Celan repris par Holliger et composé pour 16 voix solistes a une signification religieuse : il représente le psaume d'après le dernier psaume. Au bout de millénaires de souffrances, le cri du psalmiste lui revient sans réponse : « Personne ne nous refaçonne de terre et d'argile, personne ne parle à la poussière que nous sommes. Personne... » L'interdit juif de nommer le nom de Dieu décrivait autrefois l'espace destiné à embrasser l'insaisissable. Celan développe cette idée jusqu'à son ultime conséquence : ce qu'il est interdit de nommer n'existe pas, tout simplement ; le saint des saints est vide. La créature éphémère et promise au néant chante les louanges d'un dieu inexistant.

Bien qu'Heinz Holliger se serve des mots de Paul Celan, loin de suivre le fil du langage de ce dernier, il travaille musicalement à son encontre. Au moment où le texte de Celan atteint sa densité la plus forte, dans le mot « niemand » (personne), la musique de Holliger s'évanouit dans l'inaudible : le rôle des interprètes se réduit à mimer se mot. C'est à partir du centre que constite le silence qu'Holliger développe sa musique. L'idée de Stockhausen en remaniant Punkte, à savoir délimiter les contours du silence par des sons, a été réalisée par Holliger de façon magistrale. Il ne subsiste plus du chant que ses contours, un tremollo dans le plus haut registre de soprano et des passages où la basse se met à chanceler. Les registres compris entre les deux, autrefois arène du bel canto, sont recourverts par le silence à l amanière d'un immense filtre qui ne laisse plus passer que des bruits ou des sonorités étouffées. La musique de Holliger décrit l'aspect central et nihiliste du texte de Celan par une image « en creux », le néant par l'absence de sonorités.

Comme dans la mise en musique traditionnelle, Holliger suit le texte pas à pas. Mais comme presque tout ce qui est chanté est gommé, il ne subsiste des mots qu'une auréole faite de bruits. Dans les inspirations et les expirations des chanteurs se glissent des soupirs et des cris de douleur réprimés qui semblent monter des cachots du langage. Quand Celan, ddécrivant la rose, frôle par mégarde un ton quelque peu lyrique, la composition de Holliger se désintègre pour ressembler à un mobile. Allergique à cette infime trace de lyrisme, Holliger dissout la syntaxe et les laisse les mots aller à leur guise. De même, du « pourpre que nous chantions » (« Purpurrot, das wir sangen ») c'est à peine s'il subsiste la lueur rougeâtre de la conciliation, quant au chant qu'en reste-t-il ? Tandis qu'il expire dans un long souffle, les lumières éclairant les chanteurs s'éteignent peu à peu, comme si le silence émergeait en noir de l'univers des sons.

« Gelobt seist du, Niemand » (« Loué sois-tu, Personne »), c'est ainsi que débute la deuxième strophe du poème. Malgré le caractère destructif de sa composition, Holliger tient à ce que son Psaume soit un chant de louanges, mais de louanges chantées par un être égorgé.

Ce psaume est écrit à la mémoire de trois grands morts qui venaient d'endeuiller la littérature et la musique : Nelly Sachs, morte en 1970, Paul Celan et Bernd Alois Zimmermann qui se suicidèrent la même année.

Heinz Holliger, d'après Clytus Gottwald « In Bausteine zu einer Theorie des Neuen Vokalmusik », Mayence 1973