Luciano Berio (1925-2003)

Sinfonia (1968)

pour huit voix solo et orchestre

  • Informations générales
    • Date de composition : 1968
    • Durée : 35 minutes
    • Éditeur : Universal Edition
    • Commande: Orchestre philharmonique de New York pour son 125e anniversaire
    • Dédicace : à Leonard Bernstein
    • Livret (détail, auteur) :

      Claude Lévi-Strauss, Le Cru et le Cuit, phonèmes du nom de Martin Luther King et Samuel Beckett : L'Innommable

Effectif détaillé
  • ensemble de voix solistes(2 soprano solo, 2 contralto solo, 2 ténor solo, 2 basse solo)
  • 4 flûte, 3 hautbois, 4 clarinette, saxophone alto, saxophone ténor, 3 basson, 4 cor, 4 trompette, 3 trombone, tuba, 3 percussionniste, harpe, clavecin [électrique] , piano, orgue électrique, cordes

Information sur la création

  • 10 October 1968, États-Unis, New York (sans le cinquième mouvement), par Orchestre philharmonique de New York, Swingle Singers, dierction : Luciano Berio ; création complète : le 18 octobre 1969 à Donaueschingen par les Swingle Singers, le Südwestfunk Orchester, direction : Ernest Bour.

Note de programme

Le titre doit être pris au sens étymologique désignant des instruments (ici huit voix et instruments) « jouant ensemble » ou, au sens large, de « jeu collectif » d'éléments, de situations, de significations, de références, etc. différentes. Le développement musical de Sinfonia est constamment conditionné par la recherche d'une identité et d'une continuité entre voix et instruments, entre texte et musique, entre mots parlés et mots chantés et entre les différentes étapes harmoniques de l'oeuvre. Souvent, le texte n'est pas immédiatement perceptible en tant que tel. Les mots et leurs composantes sont soumis à une analyse qui est partie intégrante de la structure musicale générale : voix et instruments. C'est précisément parce que le degré de perception du texte, variable au cours de l'œuvre, s'intègre à la structure musicale que le fait de « ne pas entendre clairement » doit être compris comme essentiel à la nature même de l'œuvre.

I. - De courts fragments du livre de Claude Lévi-Strauss, Le Cru et le cuit et, en particulier, des passages où l'anthropologue français analyse la structure et la symbolique des mythes brésiliens de l'origine des eaux et des mythes voisins de structure similaire, constituent le texte de la première partie.

II . - La seconde partie de Sinfonia est dédiée à la mémoire de Martin Luther King. La partie vocale est constituée exclusivement par les lettres de son nom.

III. - La plus grande partie du texte de la troisième section est formée d'extraits de l'Innommable de Samuel Beckett qui, à leur tour, engendrent des citations et des références à la « vie quotidienne ».

IV- Le texte de la quatrième partie, après une brève référence au début du quatrième mouvement de la Seconde Ssyphonie de Gustav Mahler, rassemble de courts fragments de ceux utilisés dans les trois mouvements précédents.

V. - Le texte de la cinquième partie récapitule, développe et complète ceux des précédentes, donnant réalité narratrice et continuité aux fragments (tirés du Cru et du cuit), qui dans la première partie avaient été énoncés comme les bribes de récits imaginaires.

Le troisième mouvement de Sinfonia exige un commentaire plus approfondi car c'est peut-être la musique la plus « expérimentale » que j'aie jamais écrite. C'est un hommage à Gustav Mahler (dont l'œuvre semble porter le poids de toute l'histoire de la musique de ces deux derniers siècles) et, en particulier, au troisième mouvement – le scherzo – de sa Seconde symphonie. C'est une sorte « d'embarquement pour Cythère » à bord de ce scherzo.

Mahler est à la musique de cette troisième partie de Sinfonia ce que Beckett est au texte. Le troisième mouvement est traité comme un « container », ou plutôt, comme un générateur à l'intérieur duquel prolifèrent un grand nombre de références musicales, de Bach à Schoenberg, de Beethoven à Strauss, de Brahms à Stravinsky, de Berg à Boulez, etc. Les différentes citations musicales sont toujours intégrées à la structure harmonique du scherzo de Mahler. Elles signalent et commentent les événements et les transformations. Elles illustrent donc un procédé harmonique et ne constituent pas un « collage ». En outre, ces citations de musiciens célèbres agissant les unes sur les autres et se transformant, acquièrent soudain une signification nouvelle, comme le font ces objets ou ces visages familiers placés sous une lumière ou dans un contexte inhabituels.

Dans cette méditation sur un « objet trouvé » mahlérien qu'est le troisième mouvement de Sinfonia, j'ai voulu surtout combiner et unir des musiques différentes, voire même éloignées, étrangères les unes des autres.

Si je veux décrire la présence du scherzo de Mahler dans Sinfonia, l'image qui me vient spontanément à l'esprit est celle d'une rivière traversant un paysage constamment changeant, disparaissant parfois sous terre pour ressortir dans un décor totalement différent, dont le cours est parfois visible, parfois caché, parfois sous une forme reconnaissable et parfois comme une multitude de petits détails perdus dans l'environnement musical.

Les cinq parties de Sinfonia diffèrent beaucoup, en apparence. Néanmoins, la cinquième a pour rôle d'annuler cette différence en mettant en lumière et en développant l'unité latente des mouvements précédents. Dans cette cinquième partie, le discours, commencé et laissé en suspens dans le premier mouvement, trouve sa conclusion : tous les autres mouvements y concourent, soit en partie (3e et 4e mouvements), soit en totalité (2e mouvement).

Cette cinquième partie doit donc être considérée comme la véritable analyse de Sinfonia conduite avec le langage de l'œuvre elle-même.

Sinfonia, composée pour le 125e anniversaire de l'Orchestre philharmonique de New York, est dédiée à Léonard Bernstein.

Luciano Berio.