Luciano Berio (1925-2003)

Sequenza V (1965)

pour trombone

  • Informations générales
    • Date de composition : 1965
    • Durée : 8 minutes
    • Éditeur : Universal Edition, Londres, nº UE 13725 mi
    • Commande: Stuart Dempster
    • Dédicace : à la mémoire de Grock (Adrien Wettach)
  • Genre
    • Musique soliste (sauf voix) [Trombone]
Effectif détaillé
  • trombone

Information sur la création

  • États-Unis, San Francisco, par S. Dempster.

Note de programme

Les Sequenze sont en soi de véritables rencontres jalonnant l'oeuvre de Luciano Berio depuis 1958 : rencontre avec la voix de Cathy Berberian, la flûte de Severino Gazzeloni, la harpe de Francis Pierre. Autant de « duos » instrument-instrumentiste dont Berio métamorphose les interactions afin d'en voir naître de nouveaux événements. Le compositeur s'attache ici comme ailleurs à la relation musicale, culturelle et sociale entre la pensée et la matière qu'elle modèle, entre la création de notre temps et l'histoire de la musique, entre le compositeur et son interprète.

Chaque Sequenza est une sorte de portrait-sculpture de l'instrument(iste). Elle fait référence à l'histoire de l'instrument ou à son répertoire. Il s'agit pour Berio d'intégrer cette histoire culturelle pour aller au-delà. Ces sequenze mettent alors en question l'image de l'instrument(iste).

Le rapport entre l'interprète soliste et son instrument est naturellement théâtral. Berio laisse jaillir cette théâtralité et peut aussi, comme dans les Sequenze pour voix, trombone, ou guitare, la rendre explicite par des jeux de scène ou d'expressions.De plus, ces Sequenze inaugurent des sonorités inouïes. Elles poussent jusqu'à leur limite les modes de jeu de l'instrument. La virtuosité que leur interprétation exige est essentielle. Cette virtuosité naît de ces conflits entre l'instrumentiste et son outil, entre sa pensée et sa technique ; conflits dont Berio sculpte les étincelles sonores.

« composer pour un virtuose digne de ce nom n'est aujourd'hui valable que pour consacrer un accord particulier entre le compositeur et l'interprète et aussi comme témoignage d'un rapport humain »Luciano Berio

Luciano Berio explore la poésie de son ami Edoardo Sanguineti depuis trente ans (Epifanie (1959-1961), Laborintus II (1963-1965), A-Ronne (1974-1975), etc). En 1994-1995, le poète offre au compositeur un texte d'introduction à chaque Sequenza, ensemble intitulé « Incipit sequentia sequentiarum, quae est musica musicarum secundum lucianum » (Commencement à la séquence des séquences, qui est la musique des musiques selon Luciano)

Sur la Sequenza V, pour trombone

ti dico : perché, perché ? e sono la secca smorfia di un clown perché vuoi sapere, ti dico, perché ti dico perché ?

je te dis pourquoi, pourquoi ? et je suis la sèche grimace d'un clown pourquoi veux-tu savoir, dis-je, pourquoi je te dis pourquoi ?

Le clown Grock interrompait régulièrement ses performances en lançant un inquiet « Warum ? » (« Pourquoi ? ») au public. Le mot « Why » est la clef de voûte de cette Sequenza, en faisant une sorte d' « invention à deux voix » combinant chant et jeu instrumental. Le tromboniste prononce ce « Why » dès la fin de l'introduction, ou encore utilise la couleur spécifique de sa voyelle diphtongue (uai) en chantant dans l'instrument. Cette Sequenza explore ainsi la proximité et les interactions entre voix et trombone. Berio théâtralise sa pièce à travers le jeu scénique de l'instrumentiste et le comique naturel de la gestuelle de l'instrument à coulisse.

Dans Sequenza V, l'idée trouve sa source dans la nature même de l'instrument - une sorte de prolongement et d'amplification de l'appareil vocal. Berio de façon éminemment structuraliste, dissocie un tout pour développer de manière indépendante certaines de ses caractéristiques. Il procède alors de la même façon qu'avec un texte dont les unités phonétiques et phonématiques sont retravaillées pour elles-mêmes. Comme dans Sequenza III (pour voix), il y a donc ici plusieurs couches de matériau : le son «normal» du trombone (avec l'exploitation, parfois indépendante, de la coulisse), le travail aves la sourdine plunger, et l'utilisation de la voix. Ces trois couches de matériau sont superposées de manière autonome, et tendent à l'unité à la fin de l'oeuvre. Elles sont réunies dans le mot « Why ? » qui opère à leur intersection, selon qu'il est dit ou joué. L'oeuvre permet de suivre le jeu des oppositions, des tensions ou des convergences entre ces trois couches de matériau.
Anne Grange.