George Benjamin (1960)

Upon Silence (1990)

pour mezzo-soprano et sept cordes

  • Informations générales
    • Date de composition : 1990
    • Durée : 09 mn
    • Éditeur : Faber Music
    • Commande: Opéra de Paris, Bastille, pour Susan Bickley et l'Ensemble Musique Oblique
    • Dédicace : à la mémoire de Michael Vyner (1943-1989)
    • Livret (détail, auteur) :

      William Butler Yeats, Long-Legged Fly

Effectif détaillé
  • soliste : mezzo-soprano solo
  • 2 alto, 3 violoncelle, 2 contrebasse

Information sur la création

  • 21 March 1992, Paris, Opéra de Paris-Bastille, par Susan Bickley : soprano et l'Ensemble Fretwork, direction : George Benjamin.

Titres des parties

  • Verse I (presto) ;
  • Verse II (leggiero) ;
  • Verse III.

Note de programme

Le poème tardif de Yeats dépeint trois figures éminentes de l'histoire, absorbées dans une silencieuse contemplation : Jules César concevant un plan pour une campagne militaire décisive, Hélène de Troie adolescente à Sparte, et Michel-Ange peignant les fresques de la chapelle Sixtine. Les vers sont mis en musique de façon syllabique, tandis que chaque chœur successif est installé par des mélismes croissant dramatiquement, comme si, de la même façon que la nèpe flotte sans bouger sur l'eau mouvante, la voix voltigeait au-dessus du courant sonore, tantôt turbulent, tantôt tranquille, des cordes. La version originale de Upon Silence écrite pour mezzo-soprano et cinq violes de gambe, fut créée à Londres en octobre 1990.

George Benjamin

L'œuvre respecte la division ternaire du poème de William Butler Yeats, que George Benjamin inscrit aux points d'articulation d'une partition lyrique, mélodiste, aux harmonies d'essence consonantes : Verse I, Verse II, Verse III.

Plus encore, la musique de la première strophe, presto, préserve l'unité sémantique d'un texte parfaitement audible, loin de toute recherche systématique de hiatus, de discordance formelle : regroupant les vers par deux, la syntaxe du verbe engendre le déroulement de moments musicaux clairement définis. Dans :

That civilisation may not sink,
Its great battle lost

la voix s'élève inexorablement avant de se replier sur elle-même – un geste caractéristique de l'écriture, du style de Benjamin –, sur les sonorités ténues des cordes sul ponticello, qu'anime un crescendo dynamique, du ppp au forte, et rythmique, où la brièveté de l'unité de base accélère la densification du tissu contrapuntique. Les lignes mélodiques ascendantes ou descendantes, successives ou simultanées, que soutiennent de fugitifs ostinatos intervalliques, supports d'une voix plus heurtée qui culmine sur un accent prononcé des sept cordes, bientôt figée dans un trio d'harmoniques :

Quiet the dog, tether the poy
To a distant post. Our master Caesar is in the tent
Where the maps are spread

libère la voix du syllabisme précédent, dans la durée de sons figés, flautando, sur lesquels la voix perpétue, pianissimo, ses mouvements de dépliement et de pliure. Puis, Benjamin réitère la précipitation dynamique et rythmique de la première sous-section : les sons ténus s'animent au sein d'harmonieuses courbes, tandis que les six hauteurs du chant s'immobilisent imperceptiblement sur l'ultime et paradoxal mot de la strophe, head. Le refrain, tranquillo, superpose figures complémentaires des altos et harmoniques des cordes graves un instant suspendues à la durée d'un madrigalisme, au déploiement d'un son ample sur long, avant que les triolets des cordes aiguës ne se figent sur un unisson, un do animé, un trémolo très rapide, sul ponticello.

La deuxième strophe, leggiero, divise plus singulièrement le poème. Le premier vers,

That the topless towers be burnt

décline les potentialités de la trilogie métrique théorisée par Olivier Messiaen : anacrouse, accent, désinence. L'appel, l'accent et l'envoi y figurent un va-et-vient d'intervalles distendus. Le vers

And men recall that face

juxtapose trémolos ascendants et arpèges ascendants ou descendants de notes pizzicati. La polyphonie se restreint alors à quelques sons répétés et à quelques trémolos épars qui mènent au si, omniprésent dans la section suivante, malgré le flux mélodique initié à la contrebasse, et au sein de celui-ci :

She thinks, part woman, three parts a child,
That nobody looks
.

Puis l'ensemble conclut la deuxième strophe, en superposant appels, accents et envois, que berce la franchise d'une rythmique élémentaire, flux mélodiques dérivés de la section précédente, qu'immobilise souvent la simplicité d'une oscillation qui n'est pas encore trille, et harmonies un instant figées aux cordes graves, violoncelles et contrebasses. Le prestissimo mène au refrain du poème : heurtés, violents et distendus, les intervalles, la tension d'une harmonie « sonore », les rythmes, le timbre sec des pizzicati sous les vocalises de la voix et la récurrence du madrigalisme sur long. Une harmonie sul ponticello, signal d'un versant en devenir, et un unisson sur do concluent la deuxième section, tranquillo. Le son est maintenant pris dans ses trilles et ses figurations rapides.

Une note tenue au violoncelle, tuilage entre les deux sections, introduit la troisième strophe qui reprend la division du poème de Yeats en entités sémantiques de deux vers. La soliste chante

That girls at puberty may find
their first Adam in their thought

où le spectre du charnel, de l'Adam convoité, avec ses vocalises rapides, s'abîme dans la brièveté des gestes essouflés de l'ensemble : notes tenues, répétées, brodées, ornées. Les notes répétées constituent même le fondement du très bref moment suivant,

Shut the door of the Pope's chapel,
Keep those children out

et de son chant entrecoupé et hésitant. Les deux types d'écriture, heurté et répété, alternent alors :

There on that scaffolding reclines
Michel Angelo

retrouve la première

With no more sound than the mice make
His hand moves to and fro

la deuxième. Et la strophe se fait brève, très brève, impatiente de retrouver les vocalises du refrain, du verbe évanescent imprégné dans le son que le compositeur lui substitue. La mouvance de la texture aboutit donc sur le refrain, molto tranquillo, où chaque mot provoque une longue vocalise, un moment musical qui croît, se précipite, se densifie avec ses notes tenues, répétées, oscillantes et arpégées, jusqu'au cri d'un violoncelle, au souffle d'un silence.

George Benjamin, Laurent Feneyrou.

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