Jacopo Baboni Schilingi (1971)

 Partitions

Trois mythologies et un poète aveugle (1997)

musique pour un spectacle poétique et musical conçu par Jean-Pierre Balpe et Jacopo Baboni Schilingi

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Date de composition : 1997
Durée : 1 h 10 mn
Editeur : Suvini Zerboni, Milano
Commande : Ircam et Biennale Internationale des Poètes en Val-de-Marne
Dédicace : A Anne-Gaëlle

Information sur la création

  • 14 November 1997, Espace de projection de l'Ircam, Paris, par Donatienne Michel-Dansac (soprano), Eve Payeur (percussion), Jean-Marie Cottet (piano) Lecture des textes: Jean-Pierre Balpe, Henri Deluy, Joseph Guglielmi

Information sur l'électronique

Information sur le studio : Réalisée à l'Ircam

Genre

Musique vocale et instrument(s) [1 voix soliste et ensemble jusqu'à 9 instruments]

Note de programme

Afin d'apprivoiser les terreurs que nourrit son imaginaire du monde, l'homme en travestit les désordres dans les mythologies qu'il se crée : accordant au langage une puissance incantatoire, ses récits ont alors valeur d'exorcisme et les duretés du temps se révèlent dans sa poésie. Leur regard étant tout d'angoisse intérieure, les poètes sont toujours aveugles...

C'est ainsi que Trois mythologies et un poète aveugle parle du monde, non à la manière d'un discours, mais dans les modalités plus spécifiques, indirectes, sensibles, inventives, de ces incertitudes de langue où se dévoile la poésie. Lyrisme : chant hésitant d'une langue en travail d'elle-même.

Dialoguant avec un « poète aveugle» - Homère, Oedipe, le mendiant à la canne blanche de la station Réaumur-Sébastopol, l'ordinateur (autre élément mythique, à la fois attractif et répulsif, fascinant et inquiétant, de la modernité...) -, trois poètes entretissent les voix particulières de leurs trois mythologies personnelles. Ce qu'elles disent de notre monde n'est pas un discours rationnel, linéaire et figé, mais une élaboration langagière en recherche perpétuelle où ce qui importe est moins ce qui dans l'instant est dit, que ce qui reste en puissance de dire, ce « derrière» les mots, cet « autre» du langage qui fonde la créativité poétique et la relation de la poésie au monde. Paroles en recherche d'elles-mêmes, paroles en gestation...

Ce qui ici est en jeu, ce sont les échanges, les variations, les glissements, les accidents et les interférences : Trois mythologies et un poète aveugle est une mise en acte des rapports du monde et des langages qui cherchent à en rendre compte. A travers cette « mise en scène», c'est une tentative d'expression dynamique et dialoguée de quatre visions mythiques différentes.

D'un côté, deux ordinateurs. L'un, à partir de règles de composition, d'un dictionnaire et d'une syntaxe, produit, en temps réel, des poèmes qu'il affiche sur un écran ; l'autre, piloté par le générateur de texte qui lui communique sa sémantique, génère, également en temps réel, un discours musical. Absents au monde réel, aveugles au contexte dans lequel ils se produisent, fermés dans leurs insensibles interactions programmées, ces deux ordinateurs pourraient ainsi, dans un environnement autiste, dialoguer infiniment seuls. Ils constitueraient alors un spectacle autre affichant l'absence trop visible de l'homme... Et c'est en cela qu'ils seraient trompeurs !

Car les ordinateurs ne produisent jamais à partir de rien : l'homme est toujours leur maître qui leur donne la matière à traiter et la manière de le faire. Si l'ordinateur produit des textes qu'il propose aux voix de la lecture ou du chant, les « mythologies» qu'il exprime sont celles imaginées par les trois poètes. Si l'ordinateur génère de la musique, cette musique est le produit d'une écriture musicale. S'il y a ambiguïté perceptive, c'est seulement parce que le résultat audible de la soirée n'est qu'une des concrétisations parmi une infinité d'autres possibles, des alternatives inscrites tant dans la conception de l'écriture musicale que dans celle de l'écriture textuelle. Ce que Jean-Pierre Balpe et Jacopo Baboni Schilingi ont en effet programmé, c'est une abstraction d'écriture en perpétuelle évolution, la virtualité d'un ensemble de résultats possibles susceptibles de se matérialiser un jour ou l'autre, ici ou là...

Car le résultat visible et audible en un lieu donné, un jour donné, à un moment donné, est aussi, de façon inséparable, le produit des interactions avec le générateur de texte et des influences que l'interprétation par des instrumentistes utilisant des instruments Midi introduisent dans le programme. Ce qui est vu et entendu est à la fois là et pas là, insaisi dans une virtualité abstraite. L'interaction est en effet générale et permanente. Les trois mythologies sont ainsi bien générées en temps réel par un ordinateur. Les textes affichés et lus - peut-être lus car les poètes-lecteurs conservent leur droit à la liberté - n'existent que dans le moment de leur affichage pour disparaître ensuite à jamais sans aucune chance d'être un jour réécrits identiques. Chacune des mythologies est le croisement des calculs de l'ordinateur et des désirs d'écriture programmés, avec les mots qu'il considère comme les siens, pour chacun des trois poètes, dans le style qui lui est propre. La musique qui nourrit un incessant dialogue avec les textes est à la fois conçue par son compositeur, produite par la signification des textes, et modifiée par les interprètes. Toute représentation est le résultat unique et strictement non-reproductible d'un ensemble de contextes dynamiques d'interprétations. L'être du spectacle est une puissance d'être dont ne peut être captée qu'une des manifestations possibles.

Trois mythologies et un poète aveugle se construit ainsi comme un dialogue. Les thèmes du poète aveugle empruntent parfois leur existence à l'une quelconque des autres mythologies, tel poème de l'une quelconque des mythologies se construit sur des propositions du poète aveugle ou de n'importe quelle autre mythologie... Quelle est la voix maîtresse ? Qui apprend de qui ou de quoi ? Qui propose et qui interprète ? Chaque poète-lecteur apprend de l'autre comme l'ordinateur apprend de lui et modifie sa façon d'écrire. Comme le flot musical, les mythes s'échangent, glissent, se construisent, se déforment sans cesse pour, dans la temporalité particulière d'une « représentation» donnée, créer un « événement» poétique et musical spécifique où la voix, sous toutes ses formes, parce que, par ses intonations, ses accents et ses rythmes, elle est proche de la musique, joue un rôle central.

Lecture et musique : plus exactement Lecture-Musique ou Musique-Lecture, musique de la lecture et lecture dans la musique...

Ni illustration musicale, ni mise en musique de textes, mais échanges de modalités différentes d'expression explorant l'ensemble des relations entre le texte et ses possibilités sonores.

Six voix s'enchevêtrent ainsi en permanence à la musique pour composer une « symphonie» pour voix et instruments :

- la voix du poète aveugle - la voix de l'ordinateur - la voix de Jean-Pierre Balpe - la voix d'Henri Deluy - la voix de Joseph Guglielmi - la voix de Donatienne Michel-Dansac

Toutes parlent de mythologies différentes mais en se mêlant, elles se reconnaissent et se répondent dans un jeu constant d'allusions et d'échos où la musique n'est qu'un des modes particuliers de construction du dialogue.

Quatre instruments :

- le piano Midi, joué par Jean-Marie Cottet - l'ensemble de percussions Midi, utilisées par Eve Payeur - la soprano Donatienne Michel-Dansac - les algorithmes du synthétiseur

Ces quatre instruments dialoguent en temps réel avec les constructions abstraites et programmatiques des deux ordinateurs, tissant comme une toile sonore où se prennent et d'où parfois se dégagent les mots proposés par cet ordinateur qui parle, chante, joue ou se tait selon les nécessités du moment.

Sans l'ordinateur, instrument dont la mythologie s'affiche en permanence, une telle soirée ne serait pas possible. L'ordinateur est partout présent, contrôle et initie l'ensemble des échanges. Pourtant son omniprésence n'est que très peu visible. Sans cesse l'instrument doit s'effacer devant l'authenticité de la présence humaine : le but recherché n'est en rien la virtuosité technique. L'ordinateur n'est là que parce qu'il permet de maîtriser des possibilités d'expression inédites. La liberté de l'invention dans la contrainte de l'expression : donner les moyens de changer sans fin mais pour dire mieux.

Pour atteindre la véracité tangible du monde, l'immatériel a besoin du corps et de ses mouvements qui, même des plus ténus, affirment sa présence.

Les concepteurs

Jacopo Baboni Schilingi, compositeur : Né en 1971 à Milan, Jacopo Baboni Schilingi suit des études de composition auprès d'Ivan Fedele à la Civica Scuola di Musica de Milan, où il obtient son diplôme en 1994. La même année, il est diplômé en composition au Conservatoire Martini de Bologne. Parallèlement, il étudie la direction d'orchestre avec Vittorio Parisi. Depuis mars 1992, ses pièces ont été récompensées par plusieurs concours internationaux et jouées à Ars Musica (Bruxelles), à RomaEuropa, à Milano Poesia, à l'Ircam, au Festival Musica (Strasbourg), au Festival Présences 1997 à Radio-France et à Musica Presente au Théâtre La Scala (Milan). Il a travaillé activement avec le Centre MMetT de Milan où il a réalisé plusieurs oeuvres. Il a été membre officiel du centre de musique informatique Agon de Milan. Il collabore avec la Sezione di Musica contemporanea de la Civica Scuola, où depuis 1993, il tient périodiquement des séminaires sur la composition assistée par ordinateur. Il a théorisé la composition par modèle interactif qui prévoit une interaction directe entre la musique, les images, l'architecture et le texte. Pour cela, il a réalisé un projet avec l'architecte Pier Luigi Copat pour un espace interactif modulable en temps réel, première réalisation concrète de la composition par modèle interactif, présenté en novembre 1995 à Venise lors de la manifestation Opera Totale et auprès de la Society for Chaos Theory. En 1994-1995, il suit le Cursus annuel de composition et d'informatique musicale à l'Ircam. Depuis, il y développe - en tant que «compositeur en recherche» - un projet de recherche et création musicales et participe activement aux activités pédagogiques. Il y poursuit également ses recherches sur la composition par modèles interactifs dans le cadre d'un doctorat sous la direction de Hugues Dufourt. Par ailleurs, il tient des séminaires sur ses compositions dans les Université Paris VIII et Paris IV, ainsi qu'aux Conservatoires de Strasbourg et Milan. Il enseigne également la composition assistée par ordinateur au Festival Béla Bartók à Szombathely (Hongrie). Ses pièces sont éditées par les éditions Suvini Zerboni de Milan.

Jean-Pierre Balpe, poète : Né en 1942 à Mende (Lozère), Jean-Pierre Balpe est directeur du département Hypermédia et du laboratoire Paragraphe de l'Université Paris VIII. Il est également secrétaire général de la revue Action Poétique. Pendant longtemps, il écrit des poèmes (Bleus, Action Poétique (1984), Le Silence, Action poétique (1989)) et des nouvelles publiées dans diverses revues. Chercheur, théoricien de la littérature informatique, auteur de divers ouvrages scientifiques et techniques, écrivain, il s'intéresse dès 1975 aux possibilités que l'informatique offre à l'écriture littéraire. Il est, en 1981, l'un des cofondateurs de l'ALAMO (Atelier de Littérature Assistée par la Mathématique et les Ordinateurs) et, à ce titre, conseiller auprès de la BPI pour les expositions Les Immatériaux et Mémoires du Futur. En 1985, il conçoit pour l'INA et France-Télécom, le premier scénario, diffusé alors par Canal +, de télévision interactive. Depuis 1989, il réalise des logiciels d'écriture principalement utilisés lors d'expositions ou de manifestations publiques, notamment Un roman inachevé pour le stand du ministère de la Culture (MILIA, Cannes en 1995 et le MIM de Montréal) et ROMANS (Roman) pour l'exposition Artifices en novembre 1996.Trois mythologies et un poète aveugle est sa première oeuvre générative collaborant avec un générateur musical. Il travaille actuellement à un opéra numérique, Barbe Bleue, qui sera le résultat de la collaboration de trois générateurs : générateur de texte, générateur de musique (Alexandre Raskatov) et générateur de scénographie (Michel Jaffrennou). Il envisage à l'avenir de poursuivre et d'affiner sa collaboration avec les autres arts numériques.

Henri Deluy, poète : Né en 1931 à Marseille, Henri Deluy est le directeur de la Biennale Internationale des Poètes en Val-de-Marne. Il anime la revue Action Poétique depuis 1955 et constitue l'un des membres du comité de rédaction de la revue If. Il co-dirige avec Jacques Roubaud, la collection Versus chez Stock et dirige la collection Biennale Internationale des Poètes en Val-de-Marne chez Fourbis. Il a publié de nombreux poèmes, traductions et anthologies. Ses dernières parutions sont L'Amour charnel (Flammarion), Poésie en France depuis 1960, 29 femmes, une anthologie en collaboration avec Liliane Giraudon (Stock), et Une anthologie immédiate (Fourbis).

Joseph Guglielmi, poète : Né à Marseille de parents italiens, Joseph Guglielmi exerce pendant longtemps le métier d'instituteur. Après plusieurs voyages au Japon et aux Etats-Unis, il se consacre à la poésie et à la traduction, de poètes américains notamment. Il écrit également quelques essais sur Jabès, Tortel, Ponge, Royet-Journoud. Il pratique régulièrement des lectures publiques de ses poèmes en France et à l'étranger, et dirige des ateliers d'écriture poétique. Parmi ses ouvrages, on peut citer Aube (Seuil, 1968 et POL, 1984), La Préparation des titres (Flammarion, 1980), Fins de vers (POL, 1986), Hoe's Bunker (POL, 1991), XOXO en collaboraion avec Tita Reut (Editions Voix-Richard Meier, 1995), Grungy Project (POL, 1997). Il a également écrit de nombreux livres avec des artistes tels que Robert Groborne, François Deck, Jean-Luc Poivret, Marc Chaplin, Anne Slacik et Arman.

Les interprètes

Donatienne Michel-Dansac, soprano : Née en 1965, elle commence ses études musicales dès l'âge de sept ans à Nantes. En 1985, elle est admise à l'unanimité et première nommée au Conservatoire de Paris dans la classe de Lorraine Nubbar, et y obtient son prix en 1990. En 1987, elle interprète Yniold lors de la création à Moscou de Pelléas et Mélisande de Claude Debussy, sous la direction de Manuel Rosenthal. Elle reprendra ce rôle à Caracas, Paris (mise en scène d'Alain Garichot), à l'Opéra de Nantes (mise en scène d'A. Bourseiller) et à la salle Pleyel avec l'Orchestre National de France sous la direction de Serge Baudo dans le cadre de l'émission Prestige de la Musique. L'année 1988 marque ses débuts dans la musique contemporaine : elle interprète Laborintus II de Luciano Berio avec l'Ensemble Intercontemporain dirigé par Pierre Boulez, ainsi que des oeuvres d'Aperghis, Henze, Dusapin, Francesconi, Manoury, dirigées notamment par David Robertson, Arturo Tamayo, Cyril Diederich. Parallèlement, Donatienne Michel-Dansac se produit régulièrement en récital de mélodies et chante les répertoires classique et baroque. Elle interprète Proserpine dans L'Orfeo de Rossi à Paris, Londres, Vienne, Asteria dans Tamerlano de Haendel au Festival de musique baroque d'Utrecht, une matelote dans Alcione de Marin Marais au Concertgebouw et au Théâtre du Châtelet, la soeur jumelle et le renard dans Les Malheurs d'Orphée de Darius Milhaud, Grilletta dans Lo speziale de Haydn, Le Roi David de Honegger... sous la direction de William Christie, Jonathan Darlington, Marc Soustrot, Michel Piquemal, Roy Goodman. En 1997, elle obtient une bourse de la Fondation Royaumont pour étudier à Londres avec Noëlle Barker.

Eve Payeur, percussionniste : Née en 1963 à Dijon, Eve Payeur étudie la percussion avec Sylvio Gualda au Conservatoire National de Région de Versailles, où elle obtient un premier prix à l'unanimité en 1986. Elle s'oriente ensuite très rapidement vers le répertoire contemporain avec l'ensemble Les Pléiades, dont elle est membre fondateur et avec lequel elle se produit à Rome, Lisbonne, Hambourg, Berlin, Avignon, Paris.... Depuis 1996, elle est percussionniste de l'ensemble Court-circuit et participe à de nombreuses créations. Elle travaille régulièrement avec les principaux ensembles de musique contemporaine, dont l'Ensemble Intercontemporain, l'Itinéraire et le Klangforum Wien. Son intérêt pour le théâtre musical l'amène à interpréter les oeuvres d'Aperghis, Kagel, Rebotier, et à travailler avec les metteurs en scène C. Confortes, T. Roisin et F. Cervantès. Eve Payeur a enregistré Idmen et Pléiades de Xenakis, et Archipels III de Boucourechliev.

Jean-Marie Cottet, piano Après des études au Conservatoire national de région de Lyon et au Conservatoire de Genève, Jean-Marie Cottet devient titulaire de cinq premiers prix au Conservatoire de Paris : piano, musique de chambre, harmonie, contrepoint et accompagnement au piano. Il complète sa formation avec Jacques Rouvier pour le piano, Jean Hubeau pour la musique de chambre, et ajoute à son palmarès une série de récompenses dans plusieurs concours internationaux : Casadesus (Cleveland, 1985), Dino Ciani (Milan, 1986), Clara Haskil (Vevey, 1987). Il se perfectionne alors avec Leon Fleisher, Maria Curcio, Menahem Pressler, Nikita Magaloff... Depuis, ses concerts le conduisent en Europe, en Asie, en Amérique et au Moyen-Orient. Jean-Marie Cottet joue en solo, avec orchestre ou en musique de chambre dans les formations les plus variées ; il fonde notamment le Duo de piano Chin-Cottet. Il enregistre régulièrement pour la radio, la télévision et sur disque compact sous les labels REM et Una Corda. Compositeur et directeur de collection aux éditions Combre, sa fréquentation naturelle de la musique de notre temps se traduit en outre par son activité de soliste permanent de l'Ensemble Court-circuit. Jean-Marie Cottet, professeur titulaire au Conservatoire supérieur de Paris, est invité chaque année à donner des master-classes en France et à l'étranger.