Alberto Posadas (1967)

Tres pinturas imaginarias (2014)

pour sept instruments

  • Informations générales
    • Date de composition : 2014
    • Durée : 16 mn
    • Commande: Ministère de la Culture et de la Communication
Effectif détaillé
  • saxophone, clarinette, basson, violon, alto, violoncelle, contrebasse

Information sur la création

  • 20 June 2015, France, Paris, festival ManiFeste, Centre Pompidou, Grande Salle, par l'Ensemble Court-Circuit.

Note de programme

I. Sfumato
L’idée de ce mouvement m’est venue au cours d’une visite de l’Alte Pinakothek de Munich, en contemplant La Madone à l’œillet de Léonard de Vinci et La Vierge Tempi de Raphaël.
Le sfumato est une technique stupéfiante. Je suis fasciné par cette superposition si délicate de couches de peinture, qui évite soigneusement la précision du contour et donne l’impression d’un éloignement qui accentue la perception de profondeur de champ. Stupéfiants également, cet effet d’irréel, ce sentiment d’évaporation.
Cela m’a amené à travailler sur un univers sonore très délicat. Une délicatesse qui se décline de deux manières : des sons faibles et légers, souvent voilés, proches du son « filtré », d’une part, et, d’autre part, des sons fragiles et volatils, qui ne peuvent exister que dans des conditions limites (en termes de dynamique ou d’articulation, par exemple).
Le matériau sonore est ainsi vaporeux et flou. Léonard de Vinci dit du sfumato que c’est peindre « au-delà du plan focal ». C’est effectivement ce qu’on constate dans ce mouvement : un monde sonore qui ne se focalise jamais réellement. Tout cela m’a conduit à bâtir une structure formelle sans contours précis. Si je devais définir la forme de ce mouvement, je dirais que c’est une « forme fumée », à l’instar de la description que donne Léonard de Vinci de la technique du sfumato : peindre « comme une fumée. »

II. Variaciones perforadas sobre un tema de Mondrian
Ce mouvement, pour lequel j’ai pris pour référence le néoplasticisme de Mondrian, offre un contraste saisissant avec le précédent.
Ce que j’ai trouvé fascinant chez Mondrian, c’est l’idée d’établir une grille qui distribue l’espace. Autrement dit, de travailler l’idée d’une « grille spatiale » qui, dans mon cas, se transposerait en un « temps réticulaire ».
Dans ce mouvement, tout comme dans l’œuvre de Mondrian, on n’entendra nulle transition, mais plutôt un « partitionnement », qui se reflète autant dansl’instrumentation que dans la forme. Les vents agissent comme une couche qui se superpose aux cordes et deviennent, par moments, ces lignes noires qu’utilise Mondrian pour délimiter les différents blocs de couleur.
La forme se présente en une série de blocs, à la manière des zones géométriques qui servent à Mondrian pour définir ses compositions. À chaque bloc son matériau, de même que Mondrian attribue à chaque zone une de ses couleurs de base (rouge, jaune, bleu, blanc).
Mais ce mouvement porte le titre de « variations perforées » car, si Mondrian ne travaille nullement l’articulation de chaque couleur de base dans chaque bloc, j’ai voulu, d’une certaine manière, « percer » l’homogénéité du matériau, principalement à l’aide de rythmes et de glissements de registre. Le résultat est plus pointilliste et moins compact que les peintures de Mondrian.

III. Tachisme
Peut-être devrais-je plutôt parler de l’œuvre de Wols quant à la composition de ce mouvement, bien que la référence affichée soit plus généralement au mouvement tachiste.
À nouveau, ce mouvement offre un contraste saisissant avec les précédents, et particulièrement vis-à-vis de la géométrisation développée dans la deuxième partie.
Ici, l’attention se porte sur le geste spontané. J’irai même plus loin encore en parlant de geste spasmodique.
Le matériau est abrupt, nerveux, généré par ce qu’on pourrait appeler des « impacts sonores ». Je pourrais le décrire comme un matériau qui serait « projeté » par les instruments d’une manière apparemment « incontrôlée ». D’un autre côté, c’est un matériau âpre qui donne un sentiment de volume et de texture, tout comme les taches de peinture que déposaient souvent les peintres de ce mouvement à la surface de la toile.
Un grand soin a également été accordé à la densité, traitée comme une accumulation de ces « impacts sonores ».
Un autre aspect qui m’a intéressé dans le tachisme est son style « informel ». Cette « informalisme » m’a poussé à sortir de mes habitudes de travail. Je passe généralement beaucoup de temps à préparer la composition. Planifier est pour moi essentiel, quand bien même il m’arrive plus tard de transgresser mes plans d’origine au cours de l’écriture.
Mais, pour ce mouvement, l’étape de préparation a été pour ainsi dire court-circuitée. Seules quelques esquisses de chaînes « d’impacts sonores » ont été générées, de manière très spasmodique. D’un certain point de vue, c’était pour moi un moyen de me replacer dans une situation d’abandon, au cœur d’un territoire quasi inexploré.

Alberto Posadas, programme ManiFeste-2015 (tr: J. S.).