Sébastien Gaxie (1977)

Continuous Snapshots (2013)

pour piano et électronique

œuvre électronique, Ircam

  • Informations générales
    • Date de composition : 2013
    • Durée : 15 mn
    • Éditeur : édition du compositeur
    • Commande: Ircam-Centre Pompidou
    • Dédicace : à David Lively
Effectif détaillé
  • piano

Information sur la création

  • 6 June 2013, France, Paris, Centre Pompidou, Grande salle, festival ManiFeste 2013, par David Lively.

Information sur l'électronique
Information sur le studio : Ircam
RIM (réalisateur(s) en informatique musicale) : Olivier Pasquet
Dispositif électronique : temps réel

Note de programme

Sébastien Gaxie est de ces artistes qui n’ont de cesse de s’attaquer à d’autres arts que le leur. Compositeur, il collectionne les expériences en relation avec la danse, le cinéma, le cinéma d’animation et même récemment, un chef gastronome ! Et Continuous Snapshots, bien que purement musicale, participe indéniablement de ce tropisme.

« Tout artiste se développe autour d’un medium principal, constate Sébastien Gaxie. Dans le même temps, je n’en connais pas un qui n’éprouve une certaine insatisfaction et, s’imaginant que l’herbe est plus verte dans les autres disciplines, rêve de s’y frotter. Peut-être est-ce un fonctionnement normal du psychisme de ces individus, un masochisme inhérent à la création ? Au fond de moi, je suis et resterai un compositeur, mais dès que j’ai l’occasion d’aller vers une autre discipline, je m’y précipite. Ma démarche est alors toujours plus ou moins la même. Je pars d’un postulat qui relève du jeu pur et simple : la synchronicité. En d’autres termes, je mets en relation les deux médiums, de manière presque mimétique. »

Ainsi, lors d’un projet avec les chorégraphes Emio Greco et Pieter C. Scholten, Grammar of synchronicity, Sébastien Gaxie a-t-il inversé le traditionnel paradigme musique/danse, cousant son tissu musical sur le mouvement des corps. Idem lorsqu’il s’attaque, en 2010, au bonheur, film d’Alexandre Medvedkine réalisé en 1934, associant à chaque geste des personnages un son. L’exemple emblématique à cet égard est sans doute Zéro minute, cinq printemps (2006), dans lequel Sébastien Gaxie répète cinq fois la même structure rythmique dans cinq mediums différents : un même texte est lu successivement par une comédienne, par un percussionniste (qui en extrait le rythme), puis il est appliqué à un corps dansant, nourrit une musique électronique, pour servir enfin de structure générative à un petit film d’animation fait de carrés de couleur qui s’enchaînent.

Cette vaste expérience du pluridisciplinaire nourrit jusqu’à son écriture purement musicale. Cette même démarche mimétique de synchronicité se voit ainsi réinvestie dans l’écriture de cette nouvelle partition pour piano et électronique — appliquée cette fois à l’articulation entre discours acoustique et discours électronique.

En guise de modèle à l’élaboration du matériau, Sébastien Gaxie a jeté ici son dévolu sur cinq échantillons sonores. Le premier a été pris sur le vif par le compositeur lui-même : c’est une série de respirations, de voix soufflée, du musicien de jazz Médéric Collignon. Quant aux autres, ils sont purement musicaux. Matériau brut fait de trames continues, dilaté et étiré par la machine sur quinze minutes, ils sont extraits d’Artikulation et de Lux Aeterna de György Ligeti, d’une musique de Ravi Shankar, et de ...sofferte onde serene... de Luigi Nono.

« Dans le Clavier bien tempéré, la plupart des thèmes ne sont pas de Bach lui-même, explique Sébastien Gaxie. Toujours attentif et curieux, Bach avait engrangé un immense catalogue des pratiques musicales de son temps, qu’il transcendait dans une démarche quasi syncrétique. Il est amusant de penser que cette figure majeure de notre histoire culturelle aurait aujourd’hui de sérieux problèmes avec la justice pour plagiat — on pense par exemple aux difficultés qu’a rencontrées Godard pour ses Histoires du cinéma. À la fin du Clavier bien tempéré, Bach écrit : SDG (à la seule grâce de Dieu). En termes païens, on pourrait dire : à la seule grâce de la sublimation, de l’investissement dans le travail. Ce réinvestissement d’un matériau est aussi une façon de s’affranchir de la névrose imaginaire de la page blanche en relativisant d’emblée la place du « je », lequel importe peu en termes de création. »

Occupé depuis quelques mois à l’étude du Clavier bien tempéré, Sébastien Gaxie renforce la référence en mobilisant également la Fugue n° 22 du premier livre du Clavier bien tempérée. Une fugue à cinq voix qui lui sert de modèle cette fois-ci pour la forme : étirée sur quinze minutes, elle lui fournit les vingt-et-une entrées des différentes trames précédemment établies.

Ainsi conçu, le dispositif piano/électronique ouvre l’horizon compositionnel à une grande théâtralité du discours musical.

« La partition est un réseau tissé d’histoires différentes, dit Sébastien Gaxie, un peu à la manière d’un film choral. Comme si on racontait cinq histoires à la fois, sur cinq scènes différentes. Au début, toutes les scènes sont plongées dans le noir. À la manière d’un aiguilleur de chemin de fer, qui fait rouler un train après l’autre, le pianiste éclaire tour à tour chaque scène, dont l’histoire se met aussitôt en marche. Le pianiste réactive ainsi des traces du passé en l’autonomisant dans la force de l’instant. Bien sûr, pour que tout cela fonctionne, il est absolument nécessaire d’entretenir une familiarité forte entre le discours pianistique et le son électronique, c’est-à-dire avec l’histoire à raconter. »

Jérémie Szpirglas, festival ManiFeste, 6 juin 2013.