Heera Kim (1976)

Things We Said Today (2013)

pour six voix et électronique

œuvre électronique, Ircam

  • Informations générales
    • Date de composition : 2013
    • Durée : 14 mn
    • Livret (détail, auteur) :

      Judith Zander (traduction anglaise de Ruth Feuchtwanger) d’après son roman Dinge, die wir heute sagten publié par Deutscher Taschenbuch Verlag

Effectif détaillé
  • ensemble de voix solistes à 6 voix (soprano solo [], mezzo-soprano solo [], contralto solo [], ténor solo [], baryton solo [], basse solo [])

Information sur la création

  • Date : 8 June 2013
    Lieu :

    Paris, Ircam, Espace de projection, ManiFeste 2013


    Interprètes :

    Les Cris de Paris, direction : Geoffroy Jourdain.

Information sur l'électronique
Information sur le studio : Ircam, Cursus 2
RIM (réalisateur(s) en informatique musicale) : Eric Daubresse (encadrement pédagogique)
Dispositif électronique : temps réel, sons fixés sur support

Note de programme

« Is there anything else to say ? Oh right, Paul is missing an eye. No big deal, after all Paul is dead. There’s no mystery there, it’s obvious. Anyway. However. What a word that is. It’s a sumptuous word, noone round here knows it, but it sounds like the waves as they gently surrender themselves to the beach, the whole Baltic Sea is constantly singing however, however. It almost sounds like a name. »

[« Reste-t-il quelque chose à dire ? Ah oui, Paul a un œil en moins. Pas grave, Paul est mort après tout. Aucun mystère, c’est l’évidence. De toute façon. Néanmoins. Quel mot ! C’est un mot somptueux, personne par ici ne le connaît, mais il sonne comme le bruit des vagues qui viennent mourir doucement sur la grève, la Mer Baltique tout entière ne cesse de chanter néanmoins, néanmoins. Ça sonne presque comme un nom. »]

Extrait du livret de Things We Said Today

 

Pour Heera Kim, les autres disciplines artistiques sont bien souvent porteuses d’une manière d’imaginer ou de visualiser le son — et constituent ainsi une réserve formidable d’outils d’aide à la composition. Pour Things We Said Today, c’est la littérature qui l’a inspirée. Dinge, die wir heute sagten (Things We Said Today en anglais, Ce qui s’est dit aujourd’hui en français) est le premier roman de Judith Zander, qu’Heera Kim a rencontré voilà quatre ans à Berlin. La jeune écrivaine y raconte l’histoire d’une famille d’un petit village de Poméranie occidentale. Elle y démêle une constellation de relations étroites entre les membres de la famille et les habitants du village, relations cristallisées autour de secrets et de non-dits.

« Ce qui m’a fascinée, dit Heera Kim, c’est la manière dont Judith Zander raconte cette histoire : par une succession de monologues. Il n’y a jamais de dialogue, les (nombreux) personnages prennent tour à tour la parole pour donner leur point de vue sur l’histoire. Au début, on ne comprend pas grand-chose — on a le sentiment d’une multitude d’histoires indépendantes. Ce n’est qu’à la fin que le lecteur peut assembler le puzzle. C’est cette idée que j’ai voulu transposer en musique. Pour cela, j’expose dès le début quelques gestes musicaux elliptiques, qui reviendront de manière récurrente au cours de la pièce. À chaque nouvelle occurrence, ils sont transformés, variés, et s’interpénètrent les uns les autres. »

La compositrice ne s’est pas embarrassée de l’histoire elle-même — trop difficile à synthétiser dans une œuvre vocale d’une quinzaine de minutes. Elle n’en a pas moins sélectionné des passages entiers, que l’on entendra au cours de la pièce, mais qu’elle a préféré confier à l’électronique plutôt qu’aux chanteurs : ces fragments de texte ont donc été préenregistrés en anglais — par deux comédiens, Dominic Gould et Matilda Kime — et seront diffusés pendant le concert. Pourquoi l’anglais et non l’allemand du texte original ? Pour des raisons strictement musicales : « En anglais, les accents toniques sont quasiment systématiquement sur la premières yllabe des mots, remarque Heera Kim. Cela correspond totalement à l’esprit musical de ma pièce, où les mots sont utilisés pour le pouvoir évocateur de leurs intonations autant que pour leurs sens. »

Car, les chanteurs n’ayant pas charge de texte ou de sens, ils n’en incarnent pas moins chacun un personnage : l’écriture vocale est conçue pour dépeindre la personnalité de chacun.

« Les caractères dévolus à chacun trouvent évidemment leurs sources chez les personnages du roman, dit la compositrice, mais les chanteurs ne chantent pas de longues phrases et ne nous font pas directement part de leurs sentiments : le livret se limite à des phonèmes ou à des mots courts, signifiants et emblématiques des personnages qu’ils incarnent, des mots simples comme « Now » ou « Flat »… Le matériau vocal comprend quelques techniques spécifiques, triées sur le volet (inspiration, expiration en formant diverses voyelles avec la bouche…) qui seront ensuite, pour plus d’effet, transformées par l’électronique. Les divers traitements informatiques visent à renforcer la personnalité des personnages, déjà esquissée par les chanteurs, et donc à étendre les possibilités expressives des voix par variations de hauteur, de timbre etc.

Sans oublier la spatialisation qui permet au son électronique de s’affranchir de la scène où sont coincés les chanteurs. »

Bien sûr, l’aspect le plus intéressant et le plus délicat à transposer de l’écriture romanesque de Judith Zander reste sa forme poly-monologue : « Les six chanteurs monologuent tous en même temps, explique Heera Kim. Les différentes parties sont indépendantes les unes des autres — en apparence du moins. Elles ont toutes en commun une même mesure, un même tempo, mais la plupart des événements qui les composent semblent décorellés, ce qui donne à l’ensemble une allure complètement désorganisée. J’ai bien sûr inséré quelques passages tutti ça et là, mais, tout comme dans le roman, la véritable articulation, la véritable cohérence qui unit tous les personnages, ne se dévoile qu’à la fin de la pièce. »

Jérémie Szpirglas, festival ManiFeste, 8 juin 2013.