Kenji Sakai (1977)

Fog and bubbles (2011-2012)

pour ensemble et électronique

œuvre électronique

  • Informations générales
    • Date de composition : 2011 - 2012
    • Durée : 20 mn
    • Commande: Grame et Fondation Nomura
    • Dédicace : à Michael Jarrell
Effectif détaillé
  • flûte, hautbois, clarinette, basson, cor, trompette, trombone, 2 percussionniste, clavier électronique/MIDI/synthétiseur, piano, violon, violon II, alto, violoncelle, contrebasse

Information sur la création

  • 16 March 2012, France, Lyon, Salle Varèse, Biennale Musiques en Scène, par l'Ensemble Orchestral Contemporain, direction : Daniel Kawka.

Information sur l'électronique
Information sur le studio : Grame
RIM (réalisateur(s) en informatique musicale) : Christophe Lebreton
Dispositif électronique : temps réel

Note de programme

Depuis quelques années, je développe une intense réflexion sur l’intégration de l’instrumental et du technologique, une intégration qui ne se réalise pas uniquement dans de la musique mixte, mais aussi dans des œuvres purement instrumentales. L’expérience qu’apportent les réalisations ayant recours à la technologie a en effet une influence non négligeable sur l’écriture instrumentale. Dans Fog and Bubbles, la projection sonore du matériau musical sur l’ensemble instrumental est générée par l’application « Orchidée » (outil bien connu d’orchestration assistée par ordinateur). « Orchidée » me propose des combinaisons instrumentales et simule des passages entiers de la partition, en prenant en compte le traitement électronique et quelques percussions acoustiques. À partir de ces propositions, j’élabore une gamme paradoxale, que l’on pourrait entendre comme le croisement d’un ruban de Moebius et d’une gamme de Shepard 1. C’est un « trompe-l’oreille », comme les dessins d’Escher sont des trompe-l’œil : deux échelles de fréquences aux mouvements contraires qui, en se croisant, égarent l’écoute. Ainsi, en combinant les diverses propositions que me fait « Orchidée », je peux créer des images variées.

Le titre de l’œuvre évoque certains procédés privilégiés au cours de l’écriture. Grâce à la spatialisation en temps réel que permet Faust (langage informatique de traitement du signal audio en temps réel) développé au Grame, ce n’est plus seulement une simple trajectoire des événements sonores diffusés dans la salle que l’on peut écrire, mais la diffusion spatialisée de chaque grain sonore d’une synthèse granulaire, comme un brouillard de sons (fog). Quant à la trajectoire des sons diffusés, elle est contrôlée par les caractéristiques d’un son multiphonique plus ou moins instable, analysé en temps réel. Ainsi le son électronique – résultat de la synthèse granulaire réalisée à partir du son de l’ensemble instrumental – emplit-il progressivement la salle comme une sorte de brouillard de plus en plus épais. Quand la densité du brouillard atteint son point critique, des grains se condensent et forment des bulles de sons (imaginez les bulles éclatant à la surface d’une casserole d’eau bouillante) – ces bulles (bubbles) étant suggérées par une « enveloppe d’attaque » spécifique, qu’il ne serait pas possible d’exécuter instrumentalement, mais que permettent les divers descripteurs et paramètres du son électronique (que sont l’enveloppe, le spectre centroïde ou l’énergie du bruit, par exemple).

Seuls la clarinette, le basson, la trompette, les percussions, le quatuor (avec le premier violon parfois en solo) et la contrebasse sont traités. Ils sont parfois considérés comme des instruments solistes, nouant duos ou trios entre eux. Même lorsqu’ils jouent à l’unisson, une polyphonie naît de leur combinaison, par la différence des timbres sonores, que soulignent encore le traitement électronique et la spatialisation. La forme de Fog and Bubbles rappelle donc la forme concertante, alternant cadences du concertino des instruments traités et tutti. D’une grande densité, utilisant plusieurs modes de jeux différents, ce sont les contrastes
dynamiques du discours qui créent la dramaturgie, entre le frottement chuchoté des percussions caressées par un balai et le fracas du tutti. Malgré l’artificialité intrinsèque du travail de composition, j’ai voulu ici créer un espace physique naturel, où les phénomènes se produiraient de manière parfois inattendue, et au sein duquel tous les motifs auraient le potentiel de ses métamorphoses tour à tour en brouillard et en bulles.

1. Du nom de Roger Shepard qui l’a créée en 1964, une gamme de Shepard est un son composé de signaux sinusoïdaux séparés les uns des autres par des octaves (chaque fréquence est donc une puissance de 2 de la fondamentale). Faire descendre (ou monter) la fondamentale permet de créer une illusion auditive d’une gamme qui descend (ou monte) indéfiniment. C’est donc l’équivalent sonore d’un dessin de Escher…

Kenji Sakai, propos recueillis par Jérémie Szpirglas.