Elliott Carter (1908-2012)

Mosaic (2004)

pour orchestre de chambre

  • Informations générales
    • Date de composition : 2004
    • Durée : 10 mn
    • Éditeur : Boosey & Hawkes
Effectif détaillé
  • flûte (aussi flûte piccolo, flûte alto), hautbois (aussi cor anglais), clarinette (aussi clarinette basse), harpe, violon, alto, violoncelle, contrebasse

Information sur la création

  • 16 March 2005, Royaume-Uni, Londres, par le Nash Ensemble.

Observations

Enregistrement : « Happy Birthday, Elliott Carter! », New Chamber Works Swiss Chamber Soloists Edition vol. 2 Neos 10816.

Note de programme

Elliott Carter était l’un de mes grands amis, et une source continuelle d’inspiration. Nous parlions régulièrement au téléphone. C’était un modèle d’humanité et d’équilibre entre pensée lucide et chaleur humaine — une combinaison que l’on croise rarement parmi les gens intelligents. Je lui suis aussi très reconnaissant : il m’a écrit de nombreuses pièces, dont l’un des meilleurs concertos pour hautbois que j’aie jamais reçus, en 1987, ainsi qu’un quatuor pour hautbois et trio à cordes en 2001 et plusieurs solos pour hautbois ou cor anglais.

Il a également écrit Trilogy (1992) pour hautbois et harpe, pour ma femme et moi. Lorsqu’il en a commencé la composition, je me souviens qu’il se disait très déçu de son écriture pour la harpe dans ses œuvres antérieures, et s’était mis à l’apprendre de lui-même. À quatre-vingt quatre ans, il s’est donc assis derrière une harpe, et en a étudié toutes les possibilités, toutes les positions possibles de doigts et de pédales. Il est ainsi devenu l’un des rares compositeurs à savoir comment fonctionne cet instrument — il faut remonter à Caplet, Ravel et Debussy, pour en trouver l’équivalent.

Pour Mosaic, c’est justement dans ce savoir engrangé qu’il a puisé. Dans les années trente, il avait bien connu le harpiste et compositeur Carlos Salzedo — fondateur, avec Varèse et Cowell, du New Guild of New York Ensemble. Interprète extraordinaire, Carlos Salzedo avait mis au point de nombreuses techniques, qu’il a décrites dans ses méthodes de harpe. Écrit pour le Nash Ensemble, Mosaic a été l’occasion pour Carter d’explorer ces nouvelles techniques du point de vue compositionnel. Un peu à la manière de l’Introduction et Allegro de Ravel, il a écrit un mini-concerto pour harpe, au sein duquel l’ensemble instrumental n’est ni un accompagnement ni un à-côté.

C’est une pièce que j’aime beaucoup, notamment pour son instrumentation que je trouve miraculeuse. Carter y trouve ce délicat équilibre entre harmonie et ligne — un équilibre que, de Bach à Debussy en passant par Mozart ou Gesualdo, tous les grands compositeurs ont trouvé, mais qui reste trop rare dans la musique moderne. Harpe et ensemble sont comme deux personnages évoluant ensemble : un instrument linéaire (l’ensemble) d’une part, et un instrument harmonique (la harpe) de l’autre.

Jouer Mosaic est aussi pour moi un geste pédagogique : pour détourner les harpistes de la mauvaise musique qu’ils jouent constamment, alors qu’ils ont tant de beau répertoire à leur disposition !

Carter y développe un savant discours polyrythmique — comme des arpèges écrits et structurés. Toutes les harmonies se distinguent clairement, sans jamais verser dans l’homorythmie stricte. Chaque instrument a son unité propre — quintolets, triolets, septolets — et le tissu musical gagne en couleurs et en richesse. La prédominance de la harpe en fait une œuvre non pas impressionniste, mais plus suspendue que d’autres œuvres de Carter. On pense parfois à ce que Debussy disait de Jeux : c’est écrit pour un orchestre sans pied, ou dont les pieds ne touchent pas terre. Une ronde de printemps qui s’envole.

Heinz Holliger, ManiFeste 2013, concert du 30 juin 2013, propos recueillis par Jérémie Szpirglas.