Jérôme Combier (1971)

Vies silencieuses (2004-2006)

cycle pour ensemble

  • Informations générales
    • Date de composition : 2004 - 2006
    • Durée : 40 minutes
    • Éditeur : Lemoine, Paris
    • Commande: Festival Why Note
Effectif détaillé
  • flûte, clarinette, guitare, piano, percussionniste, alto, violoncelle

Information sur la création

  • 19 November 2005, France, Dijon, Usine (F.R.A.C), par l'Ensemble Cairn, direction : Guillaume Bourgogne, mise en espace plastique : Raphaël Thierry.

Observations

  • Voir chaque pièce séparément, chacune est de nomenclature instrumentale différente.
  • Enregistrement : Ensemble Cairn, direction : Guillaume Bourgogne, aeon, AE0754.
Titres des parties

Note de programme

Vies silencieuses est un recueil constitué de sept pièces, chacune faisant appel à une nomenclature différente ; l’ensemble toutefois regroupe sept musiciens : flûte, clarinette, guitare, piano, percussions, alto et violoncelle.

Vies silencieuses est étroitement lié à la Villa Médicis pour laquelle j’ai imaginé ce projet dès 2003 et où, en définitive, je l’ai réalisé durant les années 2004-2006. Ces « vies » m’auront été soufflées avant tout par des univers picturaux d’artistes bien différents. Pourtant il m’a semblé reconnaître en chacun d’eux quelque chose qui me parlait ouvertement et qui faisait écho à mes préoccupations de compositeur. Ce que je nommerais : la patience, « l’usage du monde » , l’apparition et l’effacement.

Les toiles de Giorgio Morandi, métaphores de la Patience

Vies silencieuses est avant tout métaphore d’un temps inspiré des œuvres de Morandi, temps rendu accessible, temps advenu par la contrainte consacrée de la forme.
Ce que je souhaite retenir des toiles de Morandi (et dont je crois pouvoir me ressaisir dans mon travail de compositeur) c’est cette formidable rigueur dans la forme et, à travers son élaboration, le temps qu’elle engendre : à la fois temps de l’élaboration de qui conçoit l’œuvre et temps de la contemplation de qui se trouve en face.
C’est là peut-être l’enjeu qui me touche avant tout : qu’une œuvre d’art contienne en soi la gageure d’un temps modelé, d’un temps extraordinaire et que cette gageure fasse acte d’espoir. Vies silencieuses sera métaphore du temps de l’artiste, recherche d’une patience inspirée des œuvres du peintre à travers la contrainte de la forme, le travail sur la répétition.

« Il y a quelquefois des couleurs particulièrement austères, hivernales, de bois et de neige, qui vous font prononcer derechef le beau mot « patience », qui vous font penser à la patience des vieux paysans ou à celle du moine, dans sa robe de bure : un même silence que sous la neige ou entre les murs de chaux d’une cellule. La patience qui signifie avoir vécu, avoir peiné, avoir tenu : avec modestie, endurance, mais sans révolte, ni indifférence, ni désespoir ; comme si, de cette patience, on attendait tout de même un enrichissement ; à croire qu’elle permettrait de s’imprégner sourdement de la seule lumière qui compte. » (Philippe Jaccottet, Le bol du pèlerin, éd. La Dogana, Genève, 2001, p. 57).

Les empreintes de Guiseppe Penone, métaphores de l’être

Il y a dans Vies silencieuses, et cela transparaît dans les titres de chacune des pièces, une forte référence au plasticien Guiseppe Penone. Parcourant ses œuvres, je suis saisi par leur étrange poésie, par les énigmes qu’elles soumettent. Il me semble qu’elles contiennent le souci de questionner toute chose, le matériau qu’elles appréhendent, le lieu où elles ont cours (parfois les deux notions se confondent), dévoilant ce que l’on peut nommer une ontologie contenue dans le « faire », dans l’acte d’exercer une action sur une chose ou une matière, et qui est précisément la raison d’être de cette action. Être, pour Penone – être fleuve –, cela signifie « toucher », cela signifie « refaire » – refaire la forêt –, retrouver les empreintes du cerveau laissées sur la boite de notre crâne, retrouver les empreintes de l’eau laissées sur la pierre. Cela signifie aussi : se situer là, dans la zone d’un contact improbable de l’eau avec la pierre, de l’air avec notre corps, nos ongles, nos paupières.

« Il est significatif que Penone, dans sa façon d’écrire et de parler de la sculpture, préfère toujours les formes verbales aux formes substantives. Il est significatif qu’une sculpture de Penon puisse avoir un verbe pour titre —verbe à l’infinitif, donc infiniment continué, exprimant peut-être un vœu sans fin, si ce n’est un impératif catégorique. Ainsi du verbe « être » : l’œuvre intitulée Essere fiume (« Être fleuve ») se donne à contempler comme une sculpture qui, justement, déploie en toute rigueur la différence de l’objet et de l’être, de l’espace et de l’aître ; » (Georges Didi-Huberman, Être crâne, éd de minuit., 2000, p. 42)

« Extraire une pierre que le fleuve a sculpté, aller à reculons dans l’histoire du fleuve, découvrir l’endroit précis de la montagne d’où la pierre est venue, extraire de la montagne un bloc tout neuf, reproduire exactement la pierre extraite du fleuve dans le nouveau bloc de pierre, c’est être soi-même fleuve. » (Guiseppe Penone [1980] cité dans G. Celant, Guiseppe Penone, Ed Electra-L & M. Durand-Dessert, 1989, Milan-Paris, p. 110).

Puis-je imaginer que la musique porte un semblable questionnement ? Peut-être cela n’est-il pas possible, mais je voudrais croire que la pierre puisse être convoquée par la qualité minérale de certains sons, que le vent puisse se faire entendre dans l’espace que la musique investit. Pierre, feuilles, neige diront le contact convoité des choses les plus élémentaires, manière d’entendre à défaut de toucher, à défaut d’être soi-même pierre, feuilles, neige.
Lumière, ombre, fumée diront l’effort consacré pour rendre à la musique l’immatérialité qui est la sienne.

Les dessins-sable, métaphore de l’effacement

Raphaël Thierry, plasticien, peintre, pensionnaire à la Villa Médicis. « Fra i tuoi colori le ombre ». Boites lumineuses, contours d’ombre, lumière à peine. Dessins avec sable. Projection des dessins sur les murs. Un certain angle de miroir. Mains qui dessinent. Mains qui effacent. Le hasard des formes, dans l’instant de la musique.
Même si la composition du cycle « Vies silencieuses » préexiste à notre rencontre, notre entreprise reste originale dans la volonté de trouver – imaginer et créer – un lieu d’entredeux : les sons et les dessins-sable.

Raphaël Thierry travail avec le fusain – le noir – et avec le sable – la lumière qu’il projette par en dessous –, avec l’ombre qui borde toute apparition, avec un tracé de lumière qui devient dès lors une matière malléable, si bien qu’on ne sait plus très bien si la matière initiale de cet artiste est l’ombre où le peu de lumière qui l’entoure, le sable ou les mains qui le balayent, l’apparition d’une forme ou son effacement. Forcément, « il y a compagnonnage dans cet art » de l’indéfini.

Il m’a semblé qu’au moment où il me faudrait gagner la scène il me fallait abandonner Morandi et Penone, comme il m’avait fallu les abandonner déjà à un moment où la composition réclamait de n’être que musique. Ma rencontre avec Raphaël Thierry a orienté le déroulement du concert, l’ordonnance des pièces, les interstices visuels, les enchaînements scéniques. Les dessins-sable ont suscité un rythme inattendu. J’y ai adjoint une bande sonore créée à la Villa Médicis dans le cadre de la Notte Bianca (la nuit blanche romaine) pour laquelle nous avons imaginé une installation commune. On y entend une pluie de sable devenir un chant étrange.

Jérôme Combier.