Gérard Zinsstag (1941)

Ergo (1996)

deux mouvements pour piano, petit ensemble à vent et deux percussions

  • General information
    • Composition date : 1996
    • Duration : 14 mn
    • Editor : Ricordi, Munich
    • Commande: Ville de Zürich
    • Dedication : à Helmut Lachenmann pour ses soixante et un ans

Creation information

  • Date : 10 November 1996
    Location :

    Tage für Neue Musik, Zürich, Suisse


    Performers :

    Tomas Bächli (piano), Ensemble S, direction: Christoph Mueller

Program note

Après avoir écrit, entre 1989 et 1995, trois fantaisies «orientales» qui se référaient à des musiques populaires du Proche et du Moyen-Orient (Balkans, Tchétchénie et Anatolie) et dont la seconde, Espressivo, fut créée en 1991 par l'Ensemble intercontemporain, je ressentis le besoin d'écrire à nouveau une musique aux aspérités dures, au langage structuré, et comportant une connotation concrète. Je voulais renouer avec des modes de jeu auxquels j'étais affectivement toujours attaché mais que j'avais volontairement décidé de mettre en veilleuse. Une formation bois, cuivres, percussions et piano soliste (un Kammerkonzert miniaturisé en quelque sorte) me semblait convenir à la réalisation de ce besoin.

La partie de piano, brillante, voire virtuose, requiert, comme dans toutes mes pièces pour cet instrument, l'emploi de certaines cordes étouffées au moyen de gommes ou de cales de caoutchouc. A côté de trois cordes étouffées (Si bémol, Do dièse, ), omniprésentes pendant toute la durée de la pièce, je voulais créer l'illusion, pour certains passages très courts, d'un second piano auquel toute une grappe de cordes seraient occasionnellement étouffées. Je pensais d'abord à l'emploi d'un piano digital avec séquenceur, qui m'aurait permis d'obtenir plusieurs sons sur simple pression d'un bouton et de répéter des séquences à une vitesse «inhumaine», à la manière des pièces de Nancarrow. Cependant, les timbres offerts par ce genre d'instrument dans le commerce sont décevants et n'offrent pas un son approchant celui de «corde étouffée». Je pensais ensuite à employer éventuellement un deuxième piano, mais cette solution était peu réaliste. Il existait aussi la possibilité d'utiliser un piano Midi, mais comme je ne connais pas bien ses applications pratiques et qu'un tel instrument est assez difficile à trouver, je me contentai de retourner sur le piano de concert auquel j'adjoignis un assistant dont le rôle — un peu ingrat et périlleux ! — serait d'étouffer momentanément, pendant l'exécution, quelques cordes avec des rouleaux de gommes préalablement préparés.

La forme de Ergo se divise en deux mouvements distincts, l'un expansif, ludique, effréné, l'autre tendu, compressé, contrôlé. Le premier mouvement, subdivisé en trois segments (séparés par sept courts interludes), s'articule autour de figures arythmétiques et éclatées, au caractère violent, impétueux, soumises à une évolution et à une réduction progressives. Ainsi le premier segment fait appel à une gestuelle frénétique, stridulente ; à chacune de ses réapparitions, elle subit une variation (hauteurs) et une mutation (perforation des figures, bruits de souffles) perceptibles. Le deuxième segment est constitué par une brève toccata apériodique au piano, subissant à chaque fois de légères variations. Les trois cordes étouffées sont reprises par la troisième pédale qui joue, dans le déroulement des deux mouvements, un rôle important. Après la cadence (sixième interlude) commence le troisième et le plus long segment : le matériau s'organise d'une manière plus périodique, plus organique aussi, le piano participe au développement rythmique général et les hauteurs se regroupent autour de figures à caractère répétitif se réduisant progressivement pour déboucher sur le deuxième mouvement. Celui-ci s'organise, par une structure de grilles de durées2, autour de silences striés par deux blocs de quatre hauteurs (déclenchés par les bois et les cuivres) et par des claquements à connotation concrète chez les percussions (clusters au marimba basse, lames de couteaux mises en vibration, poteries, vibrations aléatoires causées par un collier de boules de bois déposé sur la grosse caisse, poutrelles de bois). La perception temporelle de ce mouvement est donc prédéterminée et ressentie par l'articulation de ces silences, contraignant le piano à ne jouer pratiquement (jusqu'à la mesure 210) que sur les cordes étouffées. Parallèlement à ces blocs et à ces claquements se développe une texture composée par des souffles, des chuintements et des sifflements produits par les vents. Les blocs se rapprochent peu à peu et provoquent une collision de laquelle le piano parvient à se libérer momentanément. Cependant une nouvelle grille de durées (libre cette fois !), réapparaît, perforant à nouveau le discours, les blocs deviennent synchrones, leur ambitus se réduit, la matière musicale disparaît progressivement, les silences dominent à nouveau l'espace...

(2) Une grille de durées est une chaîne de signaux sonores à caractère répétitif, dont l'articulation et le développement dans le temps sont séparés par des silences prédéterminés. Leur calcul se base sur une série de nombres à laquelle est imprimée une tendance croissante ou décroissante, l'unité de silence étant représentée par des croches, des doubles, des triples croches, etc.

Gérard Zinsstag, programme du concert de l'Académie d'Eté, Ircam, 24 juin 1998