Marco Stroppa (1959)

In cielo in terra in mare (1992)

opéra radiophonique pour huit acteurs, huit chanteurs, sons concrets et ordinateur

œuvre électronique, Ircam

  • Informations générales
    • Date de composition : 1992
    • Durée : 35 mn
    • Éditeur : Ricordi
    • Commande: RAI
    • Livret (détail, auteur) :

      Adolfo Moriconi

Information sur la création

  • 1993, sur les ondes de la RAI, Radio 3 ; création en concert le 27 juin 1996 à Paris, Ircam, par Marco Stroppa : projection du son.

Information sur l'électronique
Information sur le studio : Ircam
RIM (réalisateur(s) en informatique musicale) : Jan Vandenheede, Ramon Gonzalez-Arroyo
Dispositif électronique : sons fixés sur support

Observations

Mention spéciale au Prix Italia 1992.

Note de programme

Cette pièce est un opéra radiophonique sur des textes de Adolfo Moriconi, commandé par la radio italienne Radiotre, qui l'a coproduit avec l'Ircam. Elle a été diffusée sur les ondes de la RAI en 1992. Le logiciel de synthèse utilisé est CSOUND développé par Barry Vercoe, l'environnement de contrôle, Chroma, développé par le compositeur, et le mixage final a été effectué sur magnétophone numérique et console automatisée. Sur la bande, sont enregistrés un groupe vocal à huit voix (ensemble Electric Phoenix), des récitants : quatre actrices et quatre acteurs (enregistrés à la RAI de Turin) et des sons concrets et de synthèse réalisés par ordinateur à l'Ircam.

Le genre

La production musicale pour la radio connaît un développement considérable après la seconde guerre mondiale, en particulier en Italie et en Allemagne. Elle donne lieu à plusieurs genres qui se différencient vis-à-vis du choix des matériaux sonores, de l'utilisation plus ou moins importante des techniques spécifiques aux studios de radio et de leur intégration dans le cadre d'une projet plutôt musical ou théâtral.

L'argument

d'après Adolfo Moriconi

In cielo in terra in mare raconte l'histoire de Noi (Nous), un être singulier et différent vivant dans un monde ordinaire qui pourrait bien être le nôtre, et peuplé par les « autres » (Essi, ils, eux), amis, collègues, ennemis, famille, indifférents, etc... Par rapport aux conventions sociales ordinaires, Noi a deux particularités : depuis toujours il est à la fois homme et femme, vieillard et enfant, et a le pouvoir de monter au ciel, de descendre au plus profond de la terre et de plonger dans les eaux d'une mer infinie. Mais il trouve au ciel ce qui appartient normalement à la terre, sous terre ce que les hommes situent au ciel et découvre sous la mer non seulement des tritons, des poissons et des sirènes, mais aussi des êtres identiques aux terriens.Pendant longtemps, ce pouvoir extraordinaire demeure un secret, mais un jour, par erreur, il est révélé. À partir de ce moment-là, Noi n'a plus de répit : il est arrêté, enfermé dans une cage et jugé.

Ce qui frappe le plus les autres n'est pas la multiplicité des aspects sous lesquels Noi se manifeste, mais l'inconcevable absurdité de ses rêves, qu'il les fasse les yeux fermés ou ouverts. Personne parmi Essi, sauf les amis et la famille, n'a de doute : si changer d'aspect physique, de sexe ou d'âge n'est qu'une erreur de la nature, par contre confondre le ciel et la terre, imaginer qu'il existe sous la mer des êtres semblables aux terriens sont des délits qu'il faut réprimer immédiatement.

Dans sa cage, jour après jour, Noi finit par perdre tout contact avec le monde extérieur : il ne lui reste que ses visions et entre deux interrogatoires, il vit dans l'attente du grand acte purificateur auquel Esso-juge fait souvent allusion à voix basse. Mais quand le jour fatidique arrive, quand tous les Essi de l'autorité et de la loi apparaissent le visage couvert du même masque et entrent en groupe compact dans la cage pour conduire en silence Noi vers l'autel du sacrifice, voilà qu'à la stupeur de tous, l'autel s'élève... s'élève vers le ciel, puis disparaît sous terre et enfin s'abîme dans la mer infinie.

Les matériaux sonores

A la différence de mon premier opéra radiophonique (Proemio), dans lequel j'ai employé des matériaux sonores très homogènes (uniquement des sons de synthèse) et un texte toujours clairement compréhensible, In cielo in terra in mare utilise des matériaux variés et regroupés en quatre familles principales :

I. Essi : huit comédiens (quatre femmes et quatre hommes) récitant le texte du livret. Leur voix étant surtout considérée comme un matériau musical à part entière, la compréhension du texte n'est souvent pas indispensable et est parfois impossible. Généralement plusieurs voix se superposent en une sorte de « polyphonie » d'expressions et de sentiments. Si la base du texte est en italien, de temps en temps des « mots clés » surgissent (ciel, terre, mer, homme, femme, gosse, vieux, rêve, liberté, gnouf, mort...) en sept langues : italien, français, anglais, allemand, latin, grec, hongrois.

II. Noi : un groupe vocal à huit voix solistes chantant dans un style sans bel canto. Pour renforcer l'isolement du monde dans lequel il vit, Noi ne parle qu'avec des phrases symboliques provenant de plusieurs écrivains (entre autres, Shakespeare, Dickens, Casanova, Heine, Horace, Petrarque...), dans leur langue originale.

III. des sons de synthèse réalisés à l'ordinateur.

IV. des sons concrets enregistrés et traités par ordinateur : sons de contrebasse (pizzicati, multiphoniques, sons aeoliens), bruits vocaux (soupirs, gémissements, coups de langue, etc...) et des bruits radiophoniques métamorphosés, tels qu'une grille métallique qui claque, un fût roulé par terre, etc...

Tous ces « matériaux » sont pour moi des personnages dramatiques évoluant sur une véritable scène imaginaire : ils s'approchent et s'éloignent en changeant sans cesse d'espace, avec une profondeur de champ à chaque fois renouvelée. Mon propos essentiel était en fait celui de créer une oeuvre spécifiquement conçue pour la radio, mais avec une structure dramatique musicale. Bien qu'ayant suivi le plan du livret ce n'est pas la compréhension de l'histoire en tant que telle qui m'a intéressé, mais sa transformation en source d'« affects » musicaux et de suggestions sonores et spatiales. In cielo, in terra, in mare n'est pas une œuvre que vous auriez pu entendre au théâtre, ou de laquelle on pourrait extraire les parties vocales afin de les confier à des personnages en chair et en os, si les moyens le permettaient : au contraire, le jeu des synchronisations, la nature des changements d'espaces, les mécanismes des relations entre les différents plans dramatiques sont uniques au travail en studio et ne peuvent pas être reproduits sur une scène réelle. C'est ce monde virtuel, qui n'est déjà plus celui du concert, mais qui n'est pas encore devenu celui d'un opéra classique que In cielo, in terra, in mare vous invite à découvrir.

Le Plan

Ouverture (début - 4'30") : présentation de quelques matériaux sonores et musicaux qui seront développés plus tard, mais sans jamais arriver à la musique chantée.

Cavatine de Noi (4'30" - 7'36") : apparition de la musique chantée et présentation du personnage principal. Tout cet épisode est construit sur les phonèmes « oi » (chanté) et « essi » (chuchoté).

Scène I (7'36" - 12'30") : présentation du contexte. Un désert urbain, c'est-à-dire un lieu comme tant d'autres dans une grande ville comme tant d'autres : rues, maisons, passants, circulation, magasins. L'emprisonnement de Noi, bruits d'une cage métallique, le désespoir de la mamma, des sifflements d'enfants...

Scène II (12'30" - 16'38") : les rêves. Une salle de tribunal comme tant d'autres : un accusé, des témoins, un juge, des avocats, le public, la foule du public... Essi parlent des rêves de Noi ; ils commencent à se contredire, et à se partager entre ceux qui l'accuseront et ceux qui le défendront, tandis que Noi semble plongé dans un autre monde en chantant une berceuse. C'est la scène la plus « parlée » de cette œuvre.

Scène III (scène comique) (16'38" - 23'03") : le changement d'âge et de sexe. Hors de la prison, à l'extérieur... n'importe où... extérieurs intérieurs... jour nuit... En contraste avec la scène précédente et suivante, c'est la dimension comique qui prime ici : des jeux de mots, des bégaiements, des plaisanteries burlesques, des bruits variés, dans un environnement d'irrésistible gaieté.

Scène IV (23'03" - 29'33") : le procès. Dans la cellule, une cellule comme tant d'autres, le prisonnier attend la fin... Ouverte par un coup soudain, la scène vit dans une atmosphère lente, où s'alternent des simulacres de personnages à l'allure fataliste et diverses images musicales de chants en procession.

Scène V et final (29'33" - 35'20") : le lieu du sacrifice, un autel comme tant d'autres... des juges, le bourreau, des citoyens et le condamné... mais on ne comprend plus qui ou quoi est sacrifié, Noi ou Essi, l'expérience qu'il défend ou tout le système qui le persécute, une idéologie, une ethnie... Dans toute cette scène, Noi voltige au-dessus de ce monde dans un espace autre, en chantant des accords très riches harmoniquement.

A la fin (33'50"), ni Noi ni l'autel ne sont plus là ; Essi ne peuvent que le constater avec ce calme retrouvé et cette résignation qui les transforment peu à peu en instruments pour scander le temps et l'espace : «... hinauf-herauf... hinunter-herunter... inside... en bas... befelé-fölfelé... up-down...» Dans le fond, de plus en plus lointaine, une femme s'éloigne en pleurant... de joie... peut-être...

Marco Stroppa.