Jean-Claude Risset (1938)

Trois moments newtoniens (1977)

pour ensemble et bande

œuvre électronique, Ircam

  • Informations générales
    • Date de composition : 1977
    • Durée : 14 mn
    • Éditeur : édition du compositeur, éditions musicales de Radio-France, Paris.
    • Commande: Radio-France, pour le deux cent cinquantième anniversaire de la mort de Newton
Effectif détaillé
  • 2 trombone, piano, violon, violon II, alto, violoncelle

Information sur la création

  • 1977, France, Radio France, France-Musique, par les solistes du Nouvel Orchestre Philharmonique, direction : Michel Philippot.

Information sur l'électronique
Information sur le studio : LMA-CNRS (Marseille-Luminy) et Ircam (Paris)
Dispositif électronique : sons fixés sur support (sons réalisé par ordinateur fixés sur support 2 pistes)

Observations

Enregistrements : Moments 1 et 3, LP « Risset-Mutations », Ina-GRM, AM 564.09 ; Moment 3 dans « Mille et un poèmes - Poèmes français du XXe siècle », Planète n° 1, disque compact Radio-France, 1988 ; Moments 1 et 3, dans le film Newtonian de Lillian Schwartz.

Titres des parties
  • Moment 1 : Fluctuantes et fluxions
  • Moment 2 : Analyse spectrale
  • Moment 3 : Trajectoires

Note de programme

En 1977, Radio-France commanda quatre œuvres musicales pour commémorer le deux-cent-cinquantième anniversaire de la mort d’Isaac Newton. La commande stipulait que ces œuvres devaient, d’une façon ou d’une autre, être en relation avec les travaux scientifiques de Newton. J’ai réalisé suivant cette règle du jeu Trois moments newtoniens, œuvre d’une durée de 14 mn environ, pour deux trombones, piano, quatuor à cordes et bande magnétique de sons synthétisés par ordinateur à l’aide du programme MusicV.

Créateur avec Leibniz du calcul infinitésimal, Newton appelait « moments » ce que nous nommons maintenant « différentielles ». Ces trois moments correspondent à trois parcours sans destination précise, et qui font allusion à des notions établies et développées par Newton, comme je l’explique ci-après. Dans le domaine rythmique, interviennent occasionnellement les coefficients numériques du binôme de Newton pour différentes valeurs de l’exposant : ainsi les durées des trois moments sont approximativement dans les proportions 1-2-1, correspondant à l’exposant entier 2.

Le premier « moment », Fluentes et fluxions, évoque les travaux de Newton dans le domaine du calcul différentiel et intégral. Newton traite des « grandeurs décrites d’un mouvement continu », des « lignes engendrées par le mouvement continu des points ». On entend dans ce moment des voix simultanées dont les fréquences varient en fonction du temps suivant des courbes tangentes. Aux points de contact, fluentes (grandeurs variables) et fluxions (dérivées) se rencontrent. Autour de ces points, on peut remarquer des battements, qui correspondent à des phénomènes aléatoires de même nature que les interférences donnant naissance aux anneaux de Newton. Interviennent encore d’autres courbes tangentes (de timbre, d’espace) ; les rencontres passagères évoquent aussi la notion d’attraction.

Le second moment s’intitule Analyse spectrale. Newton a montré que la lumière était un complexe de couleurs composantes – il a réalisé par dispersion l’analyse spectrale de la lumière blanche. Les sons, comme les couleurs, sont formés de composantes spectrales. Ces composantes sont harmoniques (leurs fréquences forment une progression arithmétique) pour les sons des cordes et des trombones, et presque harmoniques pour les sons du piano : mais elles ne sont généralement pas perçues séparément ; la bande révèle l’arc-en-ciel des fréquences composant les sons instrumentaux, d’abord pour des sons isolés, puis pour des accords. En jouant sur l’évolution de chaque composante au cours du temps, on peut obtenir des situations intermédiaires entre séparation complète des composantes et fusion complète dans le timbre résultant. Comme Newton l’a montré pour la lumière, et comme on l’entend dans les sons de la bande, les poids respectifs attribués aux diverses composantes influent sur la couleur (Klangfarben, la couleur du son : le timbre). Les instruments réagissent aux sons de la bande, produisant des harmoniques, ou jouant sur le timbre (par l’usage de sourdines ou de différents modes de jeu, par exemple sur le chevalet ou sur la touche pour les cordes, ou en utilisant différentes configurations vocaliques pour les trombones). Les harmoniques des accords joués par les instruments sont recombinés autrement dans la bande pour obtenir des agrégats inharmoniques, ce qui donne lieu à des couleurs métalliques évoquant des cloches ou des tôles.

Dans le troisième moment, Trajectoires, il est fait référence aux travaux de Newton sur la dynamique des corps. Le mouvement y est continu – la mécanique newtonienne ne fait plus de différence essentielle entre mouvement et repos. Des sons tournent sur eux-même, mais leur rotation, graduellement ralentie, est peu à peu perçue comme une chute de hauteur – allusion à l’unicité découverte par Newton entre gravitation et pesanteur : pour un corps céleste attiré par un autre, chute et satellisation correspondent aux mêmes forces gravitationnelles, mais pour des conditions initiales différentes de position et de vitesse. Les sons tournants évoquent des spirales, courbes qui ont joué un grand rôle dans les polémiques du XVIIe siècle sur les mouvements d’un corps tombant vers la Terre qui bouge. La bande, autour de laquelle s’inscrivent des interventions restreintes des instruments, présente ensuite des sons fixes ou voyageant dans l’espace sur des ellipses, et qui échappent à l’unidimensionnalité traditionnelle des hauteurs et des durées : sons qui descendent la gamme tout en devenant plus aigus, qui accélèrent sans fin, qui accélèrent et ralentissent à la fois. La coda fait intervenir des sons sinusoïdaux mouvants, dont la fréquence varie suivant des courbes elles-même définies comme somme de quelques sinusoïdes. Le résultat fait penser à des oiseaux affolés par la poursuite d’une mouche non euclidienne. Les courbes, plutôt que déterminées suivant quelque principe, ont été choisies comme des objets trouvés. Citons ici les paroles modestes de Newton à la fin de sa vie : « Je ne sais pas ce que je peux représenter aux yeux du monde : mais, quant à moi, je me fais l’impression de n’avoir été qu’un enfant jouant sur la plage et s’amusant à y trouver de temps en temps un galet particulièrement lisse ou un coquillage plus joli que les autres, tandis que s’étendait devant moi, inconnu, le grand océan de la vérité. »

Jean-Claude Risset.