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Fragments du Journal et de la Correspondance, choisis et pourvus d'un titre par György Kurtág

I.

1. Les bons vont du même pasLes bons vont du même pas.Sans rien savoir d'eux, les autres dansentautour d'eux les danses du temps.

2. Comme un chemin en automneComme un chemin en automne :à peine l'a-t-on balayé,qu'il se recouvre de feuilles mortes.

3. CachettesLes cachettes sont innombrables.De salut, il n'y en a qu'un,mais les possibilités de salutsont aussi nombreuses que les cachettes.

4. Sans répit5. Berceuse IDépose ton manteau, haut rêve,autour de l'enfant.

6. Plus jamais[Excommunicatio]Plus jamais, plus jamais tu ne reviendrasdans les villes, plus jamaisla grosse cloche ne sonnera au-dessus de toi.

7. «A chaque fois qu'il me demande»«Wenn er mich immer frägt.»Le ä, séparé de la phrase, s'en allaitcomme une balle sur un pré.

8. Quelqu'un m'a pris par le vêtementQuelqu'un m'a pris par le vêtement,mais je l'en ai décroché.

9. Les lingèresLes lingères sous l'averse.

10. Scène dans la gareLes spectateurs se figentquand le train passe devant eux.

11. Dimanche 19 juillet 1910 (Berceuse II)[Hommage à Jeney]Endormi, réveillé, endormi,réveillé, misérable existence.

12. Mon pavillon de l'oreille...Mon pavillon de l'oreille était frais au toucher,rugueux, frais, savoureux comme une feuille.

13. Un jour, je me suis cassé la jambeUn jour, je me suis cassé la jambe,ce fut la plus belle expérience de ma vie.

14. CuirasséUn instant,je me suis senti cuirassé.

15. Deux cannes[Authente - plagal]Sur la canne de Balzac :je brise tous les obstacles.Sur la mienne :tous les obstacles me brisent.Le point commun, c'est le «tous».

16. Pas de retourA partir d'un certain point,il n'est plus de retour.C'est le point qu'il faut atteindre.

17. Fier (1910, 15 novembre, dix heures)Je ne me laisserai pas lasser.Je vais sauter dans ma nouvelle,même si cela doit me déchirer le visage.

18. La fleur pendait, rêveuse[Hommage à Schumann]La fleur, rêveuse, pendait sur sa haute tige.Le crépuscule l'entourait.

19. Rien de telRien de tel, rien de tel.

II.

Le vrai chemin[Hommage à Pierre Boulez]Le vrai chemin passe sur une cordequi n'est pas tendue en hauteur,mais juste au-dessus du sol.Elle semble plus destinée à faire trébucherqu'à être foulée.

III.

1. Avoir ? Être ?Il n'existe pas d'Avoir, juste un Être,qui aspire au dernier souffle, à l'étouffement.

2. Le coït comme punition[Canticulum Mariae Magdalenae]Le coït comme punition du bonheurd'être ensemble.

3. Ma forteresseMa cellule de détention - ma forteresse.

4. Je suis sale, Milena...Je suis sale, Milena, infiniment sale,c'est pour cela que je fais grand bruitautour de la pureté. Personne ne chantede manière aussi pure que ceux quise trouvent dans le plus profond des enfers ;ce que nous prenons pour le chant des anges,c'est leur chant à eux.

5. Misérable existence[Double]Endormi, réveillé, endormi,réveillé, misérable existence.

6. Le cercle limitéLe cercle limité est pur.

7. But, chemin, hésitationIl existe un but, mais pas de chemin.Ce que nous appelons chemin, c'est l'hésitation.

8. Aussi fermementAussi fermement que la main tient la pierre.Or, elle ne la tient fermement que pour la lancerd'autant plus loin. Mais le chemin mène aussidans ce lointain.

9. D'un judaïsme pénétrantDans le combat entre toi et le monde,seconde le monde.

10. Cachettes[Double]Les cachettes sont innombrables.De salut, il n'y en a qu'un,mais les possibilités de salutsont aussi nombreuses que les cachettes.

11. Etonnés, nous vîmes le grand chevalEtonnés, nous vîmes le grand cheval.Il perça le toit de notre chambre.Le ciel nuageux s'étirait faiblementle long du tracé vigoureux,et sa crinière volait au vent en bruissant.

12. Scène dans le tramway[1910 : «En rêve, je demandaià la danseuse Eduardowa si elle pouvaitdanser encore une fois la Csárdás...»]La danseuse Eduardowa, amateurde musique, voyage en tramway commepartout ailleurs en compagnie de deuxviolonistes qu'elle fait fréquemment jouer.Car il n'existe aucune interdiction de jouerdans le tramway pourvu que l'interprétationsoit bonne, qu'elle soit agréable auxvoyageurs et qu'elle ne coûte rien,c'est-à-dire qu'on ne fasse pas de collecteaprès. C'est, il est vrai, un peu surprenantau début, et, pendant un bref instant,chacun trouve que ce n'est pas convenable.Mais lorsque le tramway roule, dans ungrand courant d'air et dans une ruelletranquille, cela sonne joliment.

IV.

1. Trop tard (22 octobre 1913)[Hommage à Krapp]Trop tard. La douceur de la tristesseet de l'amour. La voir me souriredans le bateau. C'était le plus beau de tout.Toujours, seulement, la volonté de mouriret le se-maintenir-encore qui seul,constitue l'amour

2. Une longue histoireJe regarde une jeune fille dans les yeux,et ce fut une très longue histoire d'amour,avec tonnerre, baisers et éclairs.Je vis rapidement.

3. In memoriam Robert KleinLes chiens jouent encore dans la cour,mais le gibier ne leur échappe pas,tant il court déjà à travers les forêts.

4. Extrait d'un vieux livre de notesA présent, le soir, après que j'ai étudiédepuis six heures du matin, je vois ma maingauche tenir un petit instant, par pitié,la main droite par les doigts.

5. Les léopardsLes léopards font irruption dans le templeet vident la coupe du sacrifice ;cela se répète toujours ; au bout du compte,on peut le prévoir, et cela devientune partie de la cérémonie.

6. In memoriam Johannis PilinszkyJe ne peux... pas vraiment raconter,et même presque pas parler ; quand jeraconte, j'ai la plupart du temps unsentiment analogue à celui que pourraientconnaître de petits enfants qui fontleurs premiers pas.

7. De nouveau, de nouveauDe nouveau, de nouveau, banni au loin,banni au loin. Montagnes, déserts, il fautmarcher à travers un grand espace.

8. La pleine lune nous aveuglaitLa pleine lune nous aveuglait.Des oiseaux criaient d'arbre en arbre.Un bourdonnement parcourait les champs.Nous rampâmes dans la poussière :un couple de serpents.