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Livret de l'Opéra de Jonathan Harvey

  <h4>1</h4><p><em>Une pièce vide dans le Palazzo Vendramin à Venise. Dehors, il pleut. On entend parfois la sirène d'un bateau.</em></p><p><em>La femme de chambre, Betty, entre. Elle porte un plateau de petit-déjeuner (sur lequel sont posés la cafetière,<br />le sucrier, le pot à crème, etc.) <br />Soudain, un éclair et un violent coup de tonnerre s’abattent simultanément.<br />Betty sursaute. Les pots se heurtent et des gouttes de lait éclaboussent le plateau.<br />Betty retrouve son calme, pose le plateau sur une table et l'essuie avec un chiffon. Elle est sur le point de se retirer quand Wagner fait son apparition, suivi de sa femme, Cosima. Il est très agité.</em></p><p>COSIMA<br />Que se passe-t-il ? Dis-moi !</p><p><em>Wagner ne répond pas tout de suite.<br />Betty tire sa révérence et s’en va.<br />On entend des voix au-dehors quand la porte s’ouvre. Une fois la porte fermée, Wagner se tourne vers Cosima et dit :</em></p><p>WAGNER <br />Combien de fois dois-je te le répéter ! Je ne veux pas de visite ! J'ai besoin d'être <br />seul, j'ai du travail ! </p><p>COSIMA<br />Je vais te laisser seul. Veux-tu que le déjeuner soit servi ici ?</p><p>WAGNER<br />Oui, s'il te plaît. Et ne laisse entrer personne. Sauf Carrie Pringle.</p><p>COSIMA<br />Carrie Pringle ?</p><p>WAGNER <br />Elle a joué dans Parsifal, tu ne te souviens pas d'elle? Une des jeunes filles. </p><p>COSIMA<br />Ah, elle.</p><p>WAGNER<br />Oui.</p><p>COSIMA <br />Tu l'as invitée ? </p><p>WAGNER <br />Cosima, s'il te plaît. </p><p>COSIMA <br />Est-ce qu'elle va nous rendre visite ? </p><p>WAGNER <br />Elle est à Venise. C'est tout ce que je sais. S'il te plaît, ne recommence pas. </p><p>COSIMA <br />Recommencer quoi ? </p><p>WAGNER <br />La querelle habituelle. </p><p>COSIMA <br />N’aie pas peur. De toute façon, tu es souffrant. Tu dois te reposer. <br /><em>(Un coup) </em><br />Pourquoi vient-elle ici ? </p><p>WAGNER <br />Je ne sais pas. </p><p>COSIMA <br />Je ne te crois pas. </p><p>WAGNER <br />Je sais. </p><p>COSIMA <br />Parfois, je me demande : suis-je vraiment sa femme ? Combien de fois m'as-tu <br />trahie ? Tu ne le sais même pas. </p><p>WAGNER <br />Tu parles de mariage, pourquoi ne parles-tu jamais d'amour ? </p><p>COSIMA<br />D'amour ? </p><p>WAGNER <br />Pourquoi ne parles-tu jamais de ce dont j'ai besoin ? Pourquoi n'essaies-tu jamais <br />de me comprendre ? Je m’évertue à t’emmener au-delà de la vie ordinaire ! <br />D’ouvrir ton coeur et ton esprit ! Et tu résistes ! Tes préoccupations sont toujours <br />tournées vers le passé ! Jamais vers le futur ! A propos de ce que je veux faire, de ce <br />que je vais faire ! </p><p>COSIMA<br />Je sais ce que tu vas faire!</p><p>WAGNER <br />Encore ! Écoute, maintenant je te demande de me laisser seul ! Je ne peux pas supporter <br />ça plus longtemps ! J'ai du travail, tu comprends ? Du travail ! Sors d'ici ! </p><p><em>Cosima sort à contrecoeur et referme la porte.</em> </p><p><em>Wagner fait les cent pas ; il est agité. Il s'assied à sa table, boit du thé et écrit quelques lignes, en essayant de <br />retrouver ses esprits. Dehors, on entend toujours la pluie et la sirène d'un bateau.</em> </p><p><em>Dans une autre pièce, on entend Cosima qui joue Praise of tears de Schubert, sur un piano situé dans les coulisses.</em> </p><p><em>Wagner marmonne quelque chose et se met au travail. On entend :</em> </p><p>WAGNER <br />Qui est-elle vraiment… ? Qui est Prakriti… ? Qu’attend-t-elle de lui ? Que <br />représente-t-elle ? Pourquoi Bouddha a-t-il changé d'avis ? Voyons... </p><p><em>Il se lève, fait quelques pas en murmurant :</em> </p><p>WAGNER<br />C’était une femme d'une caste inférieure … Mais…</p><p><em>Il s'assied à nouveau. Rédige quelques notes.</em> </p><p><em>Brusquement, il se raidit, puis s'effondre. Sa tête tombe sur la table, brisant une tasse du petit-déjeuner. <br />Il suffoque :</em> </p><p>WAGNER<br />Cosima… Co…</p><p><em>Il s’empare de la clochette et la sonne vigoureusement.</em> </p><p><em>La musique commence : le son de la clochette se transforme en celui d’une solennelle cloche bouddhiste, un <br />gong traînant. Mais Wagner ne le remarque pas. Sa tête est toujours posée sur la table. Son visage est déformé <br />par la douleur.</em> </p><h3>2 </h3><p><em>Betty, la femme de chambre, entre dans la pièce. Elle voit Wagner et comprend qu'il est en danger. Elle sort <br />précipitamment en appelant :</em> </p><p>BETTY<br />Madame !… Madame !…</p><p><em>L'ambiance générale change. Le tonnerre se dissipe au loin. La luminosité de la pièce devient étrangement <br />éclatante.</em> </p><p><em>Wagner est seul pendant un moment.<br />La pièce s’illumine encore. Derrière un rideau, un homme apparaît. Il ressemble à un moine bouddhiste et<br />porte les robes safranées traditionnelles. Sa tête est rasée.</em></p><p><em>Wagner le voit et demande :</em></p><p>WAGNER<br />Qui est là ?… Qui êtes-vous ?</p><p><em>L'homme lui tend la paume de sa main droite et dit :</em> </p><p>VAIROCHANA<br />Abhaya…</p><p>WAGNER<br />Comment ?</p><p>VAIROCHANA<br />Abhaya… N'aie pas peur…</p><p>WAGNER<br />Qui êtes-vous? .. Que faites-vous ici ?</p><p>VAIROCHANA<br />Arrête de poser des questions sans importance.</p><p>WAGNER<br />Qui êtes-vous? </p><p>VAIROCHANA <br />Je m'appelle Vairochana, mais qui je suis n'a pas vraiment d'importance. Ecoute-moi. </p><p><em>Cosima entre sauvagement, cassant presque la porte, suivie de Betty. Elle prend Wagner dans ses bras et <br />demande :</em> </p><p>COSIMA<br />Richard ! Que s’est-il passé ? Parle-moi !</p><p><em>Wagner désigne l'homme et dit à Cosima :</em> </p><p>WAGNER<br />Là... Là …</p><p><em>Cosima tourne la tête et regarde autour d'elle, mais apparemment elle ne voit pas le moine bouddhiste. Elle <br />demande à Wagner :</em> </p><p>COSIMA<br />De quoi parles-tu ? Tu te sens bien ?</p><p>WAGNER<br />Là …</p><p><em>Cosima regarde encore. Elle ne voit personne d’autre que Wagner et Betty.</em> </p><p>COSIMA<br />De quoi parles-tu ? ... Richard…</p><p><em>Il se met un doigt sur la bouche et dit à Cosima :</em> </p><p>WAGNER<br />Chut… Tais-toi… S'il te plaît …</p><p><em>Cosima arrête de parler.<br />La pièce s’éclaire encore davantage. Wagner demande au moine bouddhiste :</em></p><p>WAGNER<br />Suis-je en train de mourir ? Quelle est cette lumière ?</p><p><em>Un choeur arrive des coulisses et entre sur scène pour la première fois, s’entrecroisant avec les paroles de <br />Vairochana.</em> </p><p>VAIROCHANA <br />Ta respiration est sur le point de s’arrêter. N'aie pas peur. Si tu m'écoutes, tu vas <br />pénétrer la lumière pure, dans laquelle tout devient un, et tu vas te découvrir toi-même. </p><p>CHOEUR <br />Le moment est venu de prendre la vraie décision. Le néant et le ciel bleu approchent. <br />Ton corps et ton esprit se séparent. La lumière que tu perçois est le présage de la <br />vérité pure… </p><p>VAIROCHANA<br />… subtile, étincelante, éclatante, magnifique …</p><p>CHOEUR <br />…et effroyablement éclatante… Elle ressemble à un mirage qui traverse un paysage <br />de printemps… </p><p>VAIROCHANA <br />Ne sois pas intimidé, ni terrifié, ni impressionné… Rien ne peut te compromettre… <br />Les images et les sons qui t’entourent sont le fruit de ton propre esprit… </p><p>CHOEUR<br />Tu es sur le chemin de la transition …</p><p>VAIROCHANA- CHOEUR<br />Fais le bon choix …</p><p>WAGNER<br />Suis-je en train de mourir ?</p><p>VAIROCHANA-CHOEUR<br />Tu ne peux pas mourir. Deviens toi-même.</p><p><em>Cosima dit à Betty :</em> </p><p>COSIMA<br />Va chercher le docteur… Le Docteur Keppler… Vite…</p><p><em>Betty quitte la pièce en courant.</em> </p><p>WAGNER, toujours très agité <br />Je ne peux pas mourir. Je ne peux pas mourir aujourd'hui. Ma vie n'est pas encore <br />finie… Ma mémoire s’agite… Le devoir me submerge… Comme un torrent… <br />Depuis trente ans, je joue avec elle. Je dois l'écrire à présent… Je dois… </p><p>COSIMA<br />Comment ? À qui parles-tu ?</p><p><em>Alors que l’agitation de Wagner atteint son paroxysme et que Cosima essaie de le calmer, un grand calme <br />s’établit soudain quand le bouddhiste se met à parler :</em> </p><p>VAIROCHANA <br />Il n'y a plus de devoir. Toutes les vies sont inachevées à moins que l’on parvienne <br />à atteindre sa condition finale. Toutes les oeuvres sont déjà écrites, toutes les histoires <br />ont déjà été racontées, même la tienne. </p><p>WAGNER<br />Je ne comprends pas… Je ne peux pas mourir aujourd'hui… </p><p>VAIROCHANA <br />Combien de fois as-tu dit toi-même que le monde dans lequel tu vis est un pur <br />désastre ? Un monde abominable et dégoûtant ? Tu ne dois être triste de le quitter. </p><p>WAGNER <br />J'ai dit cela, en effet, parce que je voulais changer ce monde… J'ai fait tout mon <br />possible pour le changer !.. Je suis un guerrier… Né pour combattre... </p><p>COSIMA<br />S'il te plaît, arrête de parler… Reste tranquille et repose-toi… </p><p>VAIROCHANA <br />Si tu es un guerrier, alors tu perdras toujours… Tous les guerriers perdent…Tu ne <br />peux pas combattre l'ordre du monde… Le monde n'est pas ton ennemi… Le seul <br />ennemi que tu aies est toi-même… Et ton seul ami aussi… </p><p>COSIMA<br />S'il te plaît, Richard… Ecoute-moi…Richard…</p><p>WAGNER <br />Mes visions étaient celles d'une nuit sans fin, de l'obscurité du tombeau... <br />Me suis-je trompé ? </p><p>VAIROCHANA <br />Permets-moi de te poser une question : as-tu jamais, dans ta vie et dans ton oeuvre, <br />atteint une vérité noble ? </p><p>WAGNER<br />Qu'est-ce qu'une vérité noble?</p><p>VAIROCHANA<br />Si tu en avais déjà atteint une, tu le saurais.</p><p><em>Pendant ce temps-là, Cosima prend soin du corps « sans vie » de Wagner et essaie de le ranimer. Elle écoute <br />les paroles de Wagner sans rien comprendre.</em> </p><p>WAGNER <br />Pendant trente ans… Une femme qui se rachète… Prakriti… Qui est finalement <br />admise… De la souffrance à la compassion… L'amour, l'amour passionné… <br />Comment Bouddha aurait-il pu y répondre … ? Être exclu… Exclu… </p><p>COSIMA <br />Arrête de parler, s'il te plaît… Tout cela n’a pas de sens…Tu me fais peur… <br />Richard, s'il te plaît … </p><p>WAGNER<br />La vraie noblesse … La vraie noblesse …</p><p>COSIMA<br />Arrête de parler… Le Docteur Keppler arrive…</p><p>WAGNER<br />Je n’ai pas pu l'écrire… Je n’ai pas pu…</p><p>CHOEUR, <em>entrecroisé</em><br />OM SUMBHANI SUMBHA<br />OM GRIHANA GRIHANA<br />OM GRIHANA PAYA…</p><p>WAGNER, <em>répétant</em><br />Om grihana grihana<br />Om grihana paya…</p><p>COSIMA, <em>effrayée</em><br />Qu'est-ce que tu dis ? Richard !</p><p>CHOEUR, <em>entrecroisé</em><br />OM ANAYA HO BHAGAWAN BYA RADZA<br />HUM HUM PHAT<br />OM KHANDAROHI HUM HUM PHATI</p><p><em>Cosima croit qu'il parle dans un accès de délire. Elle tente de le calmer. Elle voudrait qu'il garde son calme et <br />qu'il se repose en attendant l'arrivée du docteur. Mais Wagner est agité.</em> </p><p><em>Il demande au moine, invisible aux yeux de Cosima :</em> </p><p>WAGNER<br />Vais-je renaître ? Ma vie va-t-elle se répéter ? Encore et encore ?</p><p>VAIROCHANA <br />C'est l’instant le plus critique. Ton esprit au moment de la mort détermine ta vie <br />future … Voici la lumière pure ! </p><p>WAGNER<br />Ça éblouit…. Je ne peux pas regarder !</p><p>VAIROCHANA <br />Tu vas renaître, plus bas ou plus haut. Jusqu'à ce que tu sois libéré. Décide maintenant. </p><p>WAGNER<br />Je dois écrire ma légende … Oui, l'histoire de Prakriti…</p><p>VAIROCHANA<br />Non, tu n’es pas obligé.</p><p>WAGNER<br />Que voulez-vous dire?</p><p>VAIROCHANA <br />Je te l'ai dit, les oeuvres ont déjà toutes été accomplies. Le temps s’est figé. Tu n'es <br />pas pressé. La seule chose que tu aies à faire, c'est le choix final. </p><p>WAGNER<br />Quel choix ?</p><h3>3</h3><p><em>Vairochana tire un rideau et révèle, à l’extérieur, une humble auberge indienne, avec quelques tables. Il <br />s'assied et devient un client.</em> </p><p><em>Wagner regarde la scène. Cosima ne voit que Wagner.</em> </p><p><em>Une jeune fille aux pieds nus, Prakriti, qui astique les tables et le sol avec un chiffon et un petit balai, <br />demande à Vairochana : </em></p><p>PRAKRITI<br />Que désirez-vous ?</p><p>VAIROCHANA<br />Un bol de thé.</p><p><em>Elle s’apprête à aller chercher le thé quand un jeune homme apparaît, Ananda, également revêtu de la tenue<br />des moines et portant un bol à aumône. Il passe de table en table.<br />Quand il croise la jeune servante, il lui demande :</em></p><p>ANANDA<br />J'ai soif. Donne-moi un verre d'eau, s'il te plaît.</p><p>PRAKRITI<br />Je ne peux pas.</p><p>ANANDA<br />Pourquoi cela ? Parce que tu es occupée ?</p><p>PRAKRITI<br />Ce n'est pas pour cela.</p><p>ANANDA<br />Quelle est la raison ?</p><p><em>Elle hésite un instant avant de répondre :</em> </p><p>PRAKRITI <br />Je suis de la caste la plus basse. Ne vois-tu pas ? Je n'ai pas le droit de te servir. </p><p><em>Il l’examine intensément et demande :</em> </p><p>ANANDA<br />Comment t'appelles-tu?</p><p>PRAKRITI<br />Je n'ai même pas le droit de te dire mon nom. </p><p>ANANDA<br />Si, tu l'as. Dis-le moi. </p><p><em>Elle le considère et semble entièrement convaincue par sa tranquille assurance. Alors, elle dit son nom :</em> </p><p>PRAKRITI<br />Prakriti.</p><p>ANANDA<br />Donne-moi un verre d'eau, Prakriti.</p><p><em>Elle hésite, regarde autour d'elle, puis tend un verre d'eau au jeune moine. Il boit, lui rend le verre vide, et dit :</em> </p><p>ANANDA<br />Merci.</p><p><em>Il la regarde, elle le regarde, et ils demeurent tous deux sans bouger pendant un moment. D'autres clients <br />hèlent Prakriti. On entend son prénom jaillir des coulisses (« Prakriti ! »). Elle ne bouge pas. </em></p><p><em>Ananda lui dit : </em></p><p>ANANDA<br />Ils t'appellent.</p><p><em>Elle ne répond pas tout de suite. Puis, elle dit : </em></p><p>PRAKRITI<br />Tu ne devrais pas rester ici. Ce n'est pas un endroit pour toi.</p><p>ANANDA<br />Pourquoi ?</p><p>PRAKRITI<br />Certaines de ces personnes sont violentes parfois.</p><p>ANANDA<br />La violence est partout.</p><p>PRAKRITI<br />Comment le sais-tu?</p><p><em>Il rit et dit : </em></p><p>ANANDA <br />Puis-je avoir encore un peu d'eau ? </p><p><em>Elle penche la tête et lui verse à nouveau un verre d’eau. Il boit et la regarde. Elle le regarde aussi.<br />Un homme, un client, entre et s’avance vers Prakriti. Il est furieux de ne pas avoir obtenu ce qu'il a demandé<br />et appelle Prakriti de nouveau.</em></p><p><em>Vairochana saisit calmement le poignet du client pour le tempérer. <br />L'homme ne résiste pas et s'arrête.</em><br /><em>Pendant un assez long moment, Prakriti et Ananda n’échangent plus un mot.</em></p><p><em>Le temps semble s'être arrêté.<br />Puis Ananda lui rend son verre vide et s’en va.<br />Elle le regarde s’éloigner sans bouger.<br />Le client à qui Vairochana tient le bras l’interpelle :</em></p><p>CLIENT<br />Prakriti ! Tu m'entends ?</p><p><em>Elle répond, sans tourner la tête :</em> </p><p>PRAKRITI<br />J'arrive.</p><p><em>Et elle reste immobile, regardant toujours dans la direction d’Ananda.</em> </p><h4>4 </h4><p><em>Le docteur Keppler, conduit par Betty, entre brusquement dans la chambre de Wagner et s'approche de lui. <br />Cosima veut parler, mais il lui fait signe de se taire. </em></p><p><em>Il prend le pouls de Wagner et écoute son coeur, tandis qu’au fond, l'auberge disparaît peu à peu (derrière le <br />rideau) et que Prakriti sort de scène lentement.</em> </p><p><em>Cosima demande au docteur, à voix basse :</em> </p><p>COSIMA<br />Qu'est-ce que c'est ? Qu’en pensez-vous ?</p><p>DOCTEUR KEPPLER<br />Cela ressemble à une attaque cardiaque.</p><p>COSIMA<br />C'est grave ?</p><p>DOCTEUR KEPPLER<br />Laissez-moi regarder.</p><p><em>Le docteur entrouvre la chemise de Wagner et demande au patient dont les yeux sont fermés :</em> </p><p>DOCTEUR KEPPLER<br />S'il vous plaît, restez calme…. Ne bougez pas…</p><p><em>Mais Wagner, toujours très agité, réalisant ce qui se passe en arrière-plan et entendant la musique, ouvre ses <br />yeux et demande :</em> </p><p>WAGNER<br />Qu'est-ce qu’il se passe ? Dites-moi !</p><p>DOCTEUR KEPPLER<br />Ne parlez pas …</p><p>WAGNER <br />Qui est cette fille ? Est-ce Prakriti ? Et le moine ? Qui est-ce ? </p><p><em>Le docteur et Cosima se regardent. Ils ne comprennent pas de quoi parle Wagner.</em> </p><p>COSIMA<br />Ne parle pas, Richard… s’il te plaît…</p><p>WAGNER<br />Qui les a laissé entrer?<br /><em>(à Cosima)</em><br />C'est toi ? Dis-moi ! C’est toi qui les as laissés entrer ? </p><p>DOCTEUR KEPPLER<br />Je vous prie…</p><p>COSIMA<br />Je n'ai laissé entrer personne.</p><p>DOCTEUR KEPPLER<br />… de rester calme… S'il vous plaît…</p><p>WAGNER<br />Et cette musique ? Qu'est-ce que c'est ?</p><p><em>Il se comporte comme s’il avait perdu la tête.</em> </p><p>WAGNER<br />D'où vient cette musique ?</p><p><em>Il attrape le col du docteur.</em> </p><p>WAGNER<br />Répondez-moi !</p><p>COSIMA<br />Arrête de parler, s'il te plaît … Reste calme …</p><p><em>Vairochana arrive en marchant, de derrière le rideau, hors de la vue de Cosima, du docteur et de Betty. Il dit <br />à Wagner :</em> </p><p>VAIROCHANA<br />Ils ont raison… Vous devez rester calme …</p><p>WAGNER <br />Mais dites-moi : où suis-je ? Que se passe-t-il ? Suis-je mort ? Est-ce que cette <br />fille était Prakriti ? </p><p>VAIROCHANA <br />Oui, c’est bien Prakriti. Et le jeune moine, c’est Ananda. Vous les connaissez. Vous <br />vouliez écrire leur histoire, vous vous en souvenez ? </p><p>WAGNER<br />Oui, oui…Prakriti…</p><p>VAIROCHANA <br />Maintenant, regardez… Ceci est la maison de Prakriti… Sa mère prépare à manger… </p><h4>5</h4><p><em>À l'arrière-plan, le rideau se lève à nouveau et un autre décor apparaît. Dans une modeste demeure,<br />une vieille femme, pieds nus et misérablement vêtue, cuisine du riz et des légumes.<br />Prakriti entre et se demande :</em></p><p>PRAKRITI<br />Bonsoir maman… Pourquoi prépares-tu tant de nourriture ? </p><p>LA MERE<br />Parce que nous avons un invité ce soir. </p><p>PRAKRITI<br />Un invité ? Qui ça ? </p><p>LA MERE<br />Un noble. </p><p>PRAKRITI<br />Un noble ? Ici ? </p><p>LA MERE<br />C’est le cousin du Prince Siddartha. Va te préparer pour l'accueillir. </p><p>PRAKRITI<br />Je ne veux pas le voir. </p><p>LA MERE<br />Pourquoi ?<br /><em>(Prakriti ne répond pas)</em><br />Dis-moi pourquoi ! </p><p>PRAKRITI <br />Parce qu’aujourd'hui… Aujourd'hui, j'ai rencontré un homme… Un jeune <br />homme… Je crois que je l'aime… Je ne veux voir aucun autre homme… </p><p><em>La mère s’apprête à répondre quand on frappe à la porte. Prakriti est sur le point de s’enfuir mais Ananda fait <br />son entrée. Elle le voit et se fige. Elle ne peut plus prononcer un mot. </em></p><p><em>La mère dit au jeune moine, tandis que Prakriti le dévisage :</em> </p><p>LA MERE <br />Comme c'est gentil d'être venu, Ananda. Je vais vous laisser seul pour aller <br />préparer le repas. </p><p><em>La mère sort.</em> </p><p><em>Prakriti est stupéfaite mais ravie. Elle demande à Ananda :</em> </p><p>PRAKRITI<br />Es-tu vraiment un noble ?</p><p>ANANDA<br />Plus maintenant.</p><p>PRAKRITI<br />Que veux-tu dire ?</p><p>ANANDA <br />J'ai abandonné ces mots derrière moi. Ils n'ont plus de sens pour moi à présent. </p><p>PRAKRITI<br />Mais tu es un cousin du Prince Siddartha ?</p><p>ANANDA<br />Oui. Et comme tu peux le voir, un de ses disciples.</p><p>PRAKRITI<br />Parle-moi de lui.</p><p>ANANDA<br />Que veux-tu savoir ? </p><p>PRAKRITI<br />Pourquoi l'appelle-t-on le Bouddha. L’Être éveillé.</p><p>ANANDA <br />Parce qu'il a quitté son palais, il y a longtemps. Il voulait découvrir pourquoi nous <br />souffrons. Pourquoi souffrir est notre condition. Et comment nous en libérer. Il a <br />interrogé beaucoup de monde, a visité de nombreuses régions, s'est retiré dans <br />des forêts. Et finalement, un jour, il s'est éveillé. Il a tout compris. Pourquoi nous <br />souffrons et comment nous guérir. Il a commencé à sillonner le pays et à prêcher. <br />Et je l'ai suivi. </p><p>PRAKRITI<br />Pourquoi les brahmanes le rejettent-ils ?</p><p>ANANDA<br />Parce qu'il dit la vérité.</p><p>PRAKRITI<br />En quoi consiste ta vie ?</p><p>ANANDA<br />Nous chantons, nous mendions, nous méditons.</p><p>PRAKRITI<br />Pourquoi méditez-vous ? A propos de quoi ? </p><p>ANANDA<br />Nous essayons de surmonter nos désirs et nos haines.</p><p>PRAKRITI<br />Vous avez des désirs ? </p><p>ANANDA<br />Quelques-uns.</p><p>PRAKRITI<br />Quels désirs ? Dites-moi ! </p><p><em>Ananda hésite puis déclare :</em> </p><p>ANANDA <br />Mon cousin dit que j'aime trop les femmes. Et que c'est une faiblesse. </p><p>PRAKRITI<br />Pourquoi est-ce une faiblesse ?</p><p><em>Au lieu de lui répondre, Ananda demande </em>: </p><p>ANANDA<br />Et toi ? Qu’attends-tu de la vie ?</p><p><em>En guise de réponse, elle se met à chanter une ballade :</em> </p><p>BALLADE<br />Elle rencontra un vieil homme sur son chemin <br />Il lui demanda : où allez-vous ?<br />Elle répondit : je recherche un prince<br />Ne perdez pas votre temps, dit le vieil homme.</p><p>Quand elle recroisa son chemin, la nuit était tombée<br />Le vieil homme demanda : l'avez-vous trouvé ?<br />Non, répondit-elle, et maintenant, je suis en retard<br />Ne perdez pas votre temps, dit le vieil homme.</p><p>Le jour suivant le vieil homme était toujours là<br />Mendiant sa vie, quand la fille arriva<br />Elle lui dit : je dois me dépêcher<br />Ne perdez pas votre temps, dit le vieil homme.</p><p>Quand elle revint, elle était épuisée<br />Elle était en sanglot et désespérée<br />Elle vit le vieil homme dans la pénombre<br />Et elle s'assit près de lui en sanglotant.</p><p>Ne pleurez pas, dit-il, regardez-moi<br />Il était radieux et magnifique<br />Mais qui êtes-vous ? Dit-elle, surprise<br />Quelle importance ? Répondit-il.</p><p>Elle lui dit : comment pouvais-je savoir<br />Que vous étiez si près de moi ?<br />Il lui dit : comment pouvais-je savoir<br />Que vous étiez à ma recherche ?</p><p><em>À la fin de la chanson, Prakriti a les larmes aux yeux. <br />Ananda lui demande :</em> </p><p>ANANDA <br />Pourquoi as-tu l'air si triste ? Pourquoi tes yeux sont-ils noyés de larmes ? <br />Pourquoi as-tu choisi cette chanson ? </p><p><em>Elle ne répond pas.</em> </p><p><em>Ils restent silencieux et s’observent un moment. L’amour s’éveille. Ils s'embrassent presque. Leurs mouvements <br />sont lents, danse silencieuse et érotique de l’attirance, mais ils ne se touchent pas.</em> </p><h4>6</h4><p><em>Au fond, Bouddha apparaît, hors de vue d’Ananda. La musique change brusquement. Wagner remarque <br />l'apparition d'un nouveau personnage et écoute ce qu'il chante pendant quelques instants :</em> </p><p>BOUDDHA<br />OM OM OM<br />SARWA BOUDDHA DAKINIYE<br />VAJRA WARNANIYE<br />VAJRA BEROTZANIYE<br />HUM HUM HUM PHAT PHAT PHAT<br />SÖHA</p><p><em>Wagner demande à Cosima et au médecin de ne pas faire de bruit :</em> </p><p>WAGNER<br />Taisez-vous … Écoutez…</p><p>COSIMA<br />Écoutez quoi ?</p><p>WAGNER<br />Ne dites plus un mot…<br /><em>(à Vairochana)</em><br />Qui est-ce ? Est-ce le Bouddha ? Le Bouddha en personne ? <br />L'Être éveillé ?</p><p><em>Pas de réponse.</em> </p><p><em>Bouddha et le choeur parlent et chantent maintenant promptement.</em> </p><p>BOUDDHA ET CHOEUR <br />Du vide naît un lotus, du lotus une lune, de la lune un vase de pierres précieuses, <br />du vase une source rouge et la lettre BAM, de là, naît un lotus à huit pétales avec un <br />mandala soleil au centre. Puis, surgit une femme. Son corps est rouge, rayonnant <br />comme le feu. Elle a un visage, deux mains et trois yeux… </p><p><em>Prakriti, toujours face à Ananda, est masquée pendant un court instant derrière une haie de bambou, amenée par sa mère.</em> </p><p><em>La chanson continue.</em> </p><p><em>Puis Prakriti – ou du moins la personne que nous pensons être Prakriti – réapparaît à la même place, fixant</em><br /><em>toujours Ananda, mais elle est transfigurée, c’est une autre femme. C’est maintenant la déesse en personne, <br />celle décrite dans la chanson, avec un corps rouge et trois yeux. Sa main droite, tendue vers le bas, tient un <br />couteau recourbé. Sa main gauche agrippe une tasse en forme de crâne remplie de sang qu'elle boit, la bouche <br />tournée vers le ciel. Sa jeune poitrine est nue et ronde. Sa tête est ornée de cinq crânes humains et elle porte un <br />collier de cinquante autres crânes. Elle est auréolée d’un feu ardent. </em></p><p><em>Elle est à la fois très attirante et effrayante ; l'image exacte du désir. </em></p><p><em>Ananda se prosterne à terre. Il est terrifié. Il ne peut prononcer un mot. </em></p><p><em>Pendant ce temps, la chanson continue :</em> </p><p>BOUDDHA ET CHOEUR <br />Sa main droite, pointée vers le bas, tient un couteau recourbé. La gauche agrippe <br />une tasse en forme de crâne remplie de sang. Ses cheveux noirs et raides recouvrent <br />son dos jusqu'à sa taille. Sa poitrine est ronde et elle porte un collier de cinquante <br />crânes humains. C’est Vajrayogini. </p><p>WAGNER<br />Vajrayogini…</p><p><em>Ananda se redresse et se couvre les yeux de ses mains, comme s’il ne pouvait pas faire face à la déesse plus <br />longtemps.</em> </p><p>ANANDA <br />Depuis mon enfance, j'ai vu ce spectre. Pendant tout ce temps, il m’a hanté. <br />Pourquoi ? Que désire-t-il ? Veut-il m'aider ? Mais je ne suis pas encore prêt à <br />l’affronter, je suis trop faible… <br /><em>(à Prakriti) </em><br />Qui es-tu ?<em> </em></p><p><em>Bouddha s'efface.</em> </p><p><em>Ananda tourne les talons.</em> </p><p><em>La mère de Prakriti remet la haie en bambou en place et la véritable Prakriti réapparaît : une pauvre, innocente <br />et belle fille. Elle voit qu'Ananda s’en va, sans se retourner, et elle l'appelle :</em> </p><p>PRAKRITI<br />Ananda ! Ananda !</p><p><em>Il ne se retourne pas et continue à s'éloigner, effaré par la vision de Vajrayogini.</em> </p><p><em>Prakriti s’interroge, les larmes aux yeux :</em> </p><p>PRAKRITI<br />Pourquoi part-il ? Qu'a-t-il vu en moi ?<br /><em>(à sa mère)</em><br />Qu'ai-je fait ? </p><p>LA MERE<br />Je ne peux pas te le dire.</p><p>PRAKRITI<br />Qui peut me répondre ?</p><h4>7 </h4><p><em>Pendant que Prakriti se métamorphosait en une autre femme, la jeune cantatrice Carrie Pringle est entrée<br />dans la chambre de Wagner.</em></p><p><em>Elle a un bouquet de fleurs à la main.Tout d’abord, réalisant que Wagner est souffrant et que Cosima et le<br />docteur s’affairent autour de lui, elle reste à la porte, observant la scène de loin.<br />Wagner murmure, tandis que Prakriti et sa mère quittent la scène :</em></p><p>WAGNER<br />C'était Vajrayogini… La déesse…</p><p>COSIMA<br />Qui ? Qu'est-ce que tu dis ?</p><p><em>Carrie, toujours sur le seuil, demande timidement :</em> </p><p>CARRIE<br />Que s’est-il passé ?</p><p><em>Cosima se retourne et aperçoit Carrie.</em> </p><p>COSIMA<br />Qui t'a laissé entrer ? Tu n’as rien à faire ici.</p><p>CARRIE<br />Dites-moi ce qu’il s'est passé… S'il vous plaît …</p><p>DOCTEUR<br />Une attaque cardiaque…</p><p>CARRIE<br />Est-ce que je peux faire quelque chose ?</p><p>COSIMA<br />Oui, sortir d'ici…</p><p>DOCTEUR, <em>à Cosima</em><br />S'il vous plaît, ne criez pas… Restez calme… </p><p>CARRIE<br />Je connais Vajrayogini…</p><p>DOCTEUR<br />Et alors ?</p><p>CARRIE<br />C’est une déesse indienne… La déesse du désir…. Elle porte des crânes humains autour du cou… </p><p>COSIMA<br />Comment la connais-tu ?</p><p><em>Cosima se lève et tente de repousser Carrie. Elle saisit son bouquet de fleurs et le jette à terre.</em> </p><p>COSIMA<br />Je ne veux pas que tu traînes ici ! Va-t’en ! Tu m'entends ? Va-t’en !</p><p><em>Le Docteur Keppler essaie de les séparer.</em> </p><p>DOCTEUR<br />Ne criez pas ! S'il vous plaît !<br /><em>(montrant Wagner du doigt)</em><br />Regardez, regardez… Il essaie de dire quelque chose… Il veut du silence… S'il <br />vous plaît… </p><p><em>Wagner articule quelques mots avec effort. Ils s’approchent tous de lui et écoutent ce qu'il essaie de dire. Tout <br />ce qu'ils entendent c’est :</em> </p><p>WAGNER<br />Chut…</p><p><em>Ils continuent à se taire. Puis Wagner dit :</em> </p><p>WAGNER<br />Je veux voir… Je veux entendre… </p><p>CARRIE, <em>chuchotant</em><br />Entendre quoi ?</p><p>DOCTEUR<br />Attends…</p><p>WAGNER<br />Qui peut lui répondre ?</p><p><em>Tout le monde se tait.</em> </p><p><em>Ils regardent Wagner épiant quelque chose que personne d’autre que lui ne peut voir.</em> </p><h4>8 </h4><p><em>Le rideau se lève à nouveau et nous nous trouvons maintenant au coeur de la campagne indienne.<br />Sous un arbre, Bouddha est assis en tailleur, entouré d’une assemblée de moines et de disciples (dont<br />Ananda). Il est habillé comme eux. Ils chantent à l’unisson, sereinement mais avec ferveur, des textes sacrés<br />en sanskrit.</em></p><p><em>Prakriti arrive. Troublée, elle dit à Bouddha :</em> </p><p>PRAKRITI<br />Vous êtes Siddartha ?<br /><em>(il acquiesce) </em><br />Il faut que je vous parle. </p><p>BOUDDHA<br />À quel sujet ?</p><p>PRAKRITI <br />Je suis malheureuse. Je suis fébrile la journée, la nuit je n’arrive pas à dormir. Mon <br />esprit est tourmenté. Je ne suis plus que l’ombre de moi-même, je sens que je vais <br />bientôt mourir. </p><p>BOUDDHA<br />Sais-tu pourquoi tu es malheureuse ?</p><p>PRAKRITI <br />Oui. Car je suis amoureuse. Et l'homme que j'aime ne peut m'appartenir car il est dans <br />votre Ordre et il a fait le voeu de ne jamais connaître aucune femme. Il s'appelle Ananda.<br /><em>(elle désigne Ananda)</em><br />Il est tout ce que je veux, tout ce que j’ai toujours voulu, depuis toujours. Si vous ne <br />m’autorisez pas à m'unir à lui, j’en mourrai. </p><p>BOUDDHA <br />S'il te plaît, ne te fais pas de mal. La mort n’aide en rien. Tes désirs continueront à <br />te hanter. Ecoute-moi. Nous souffrons tous. Notre vocation est de libérer chaque <br />individu de ses souffrances. Pour cela, nous devons nous libérer de nos désirs. </p><p>PRAKRITI<br />Vous connaissez la souffrance ? Avez-vous souffert vous-même ?</p><p>BOUDDHA <br />Plus que tu ne peux imaginer. Et je peux te dire une chose, Prakriti : ces désirs sont <br />nés d'une illusion. </p><p>PRAKRITI<br />Quelle illusion ?</p><p>BOUDDHA <br />Que nos désirs sont nos bons maîtres. Que nous devons les satisfaire à tout prix. <br />Qu’ils sont le but de nos vies. Non, Prakriti. Crois-moi. Nos désirs ne durent <br />jamais et nous conduisent à davantage de souffrance. Nous devons vivre par amour et <br />par totale compassion pour tous les êtres prisonniers de ce monde de douleur inutile. </p><p>PRAKRITI<br />Laissez-moi intégrer votre Ordre. Ainsi, je serai auprès d’Ananda.</p><p>ANANDA<br />Tu ne peux pas entrer dans l’Ordre. Il est interdit aux femmes.</p><p>PRAKRITI<br />Pourquoi est-ce interdit ?</p><p><em>Un vieil homme, un brahmane, entre. Il porte la robe blanche traditionnelle et le fil sacré autour du cou. Il ne <br />fait pas partie des disciples de Bouddha et ne partage pas leur avis. Il parle avec colère et animosité : </em></p><p>LE VIEUX BRAHMANE <br />Pourquoi ? Tu demandes pourquoi ? Parce qu'il est difficile, voire impossible pour <br />une femme de se détacher de sa nature ! </p><p>PRAKRITI<br />Et comment le savez-vous ?</p><p>LE VIEUX BRAHMANE <br />C’est ce que disent tous les gourous ! C'est la vérité ! Tu as grandi dans notre religion <br />sacrée, tu dois la respecter !<br /><em>(désignant Bouddha)</em><br />Il n'y a rien à attendre d'eux ! Ils ne prient pas nos dieux ! Ils ne disent pas la vérité ! </p><p>PRAKRITI<br />Il est plus facile pour un homme d'oublier sa nature ?</p><p>ANANDA<br />Oui. C'est ce qu'ils disent.</p><p>PRAKRITI <br />Mais pourquoi devrais-je renier ma nature ? Une femme a le droit d'aimer et <br />d'être mère ! Comment peut-on abjurer cela ? </p><p>BOUDDHA <br />C'est vrai : j'ai toujours hésité à faire entrer une femme dans notre confrérie. </p><p>LE VIEUX BRAHMANE<br />Il n’y a pas à hésiter ! Aucune femme ne doit être admise !</p><p>PRAKRITI <br />Ce n’est pas normal ! Je connais l'amour, il est tout ce que je sais ! L'amour est <br />force, l'amour est beauté ! Sans l'amour, je suis rien ! Je ne suis pas en vie ! Ananda ! </p><p><em>Elle se précipite sur Ananda et essaie d’empoigner son bras.</em> </p><p>PRAKRITI<br />Viens avec moi, Ananda ! Maintenant !</p><p>LA MERE <br />Oui, viens ! Ne reste pas parmi ces hommes qui ne connaissent rien à l'amour ! </p><p>PRAKRITI<br />Accepte d'être heureux ! Qui suis-je pour que tu me refuses ? Viens !</p><p><em>Ananda, déconcerté et immobile pendant un instant, déclare :</em> </p><p>ANANDA <br />Prakriti, tout ce que tu dis me va droit au coeur. Je t'aime de plus en plus, mais je <br />ne peux pas rompre mon voeu. Ce voeu est le fondement de ma vie. Les femmes <br />souffrent tout comme nous, mais nous n'avons aucune compassion pour elles. Que <br />peut-on espérer ? Existe-t-il un amour plus noble ? </p><p><em>Prakriti se met à pleurer.</em> </p><p>LE VIEUX BRAHMANE<br />Faites-la sortir ! Elle n'a que ce qu'elle mérite.</p><p><em>Des moines s'approchent de Prakriti comme pour la jeter dehors. Bouddha leur fait signe de s’arrêter et <br />s’adresse à Prakriti, et à l’assistance :</em> </p><p>BOUDDHA<br />Cesse de pleurer, Prakriti.<br /><em>(aux autres)</em><br />Sa peine remonte à il y a longtemps. Elle se bat contre une force terrible. Ce n'est <br />pas de sa faute. Ecoutez. Dans une vie antérieure, elle était fille de prêtre royal. Un <br />jeune homme tomba amoureux d'elle. Son père était un chef paysan, mais le jeune <br />homme était intelligent et instruit. Ils firent connaissance près d’un puit où elle <br />s'est arrêtée pour se rafraîchir. Elle fut frappée par son allure et sa façon habile de <br />disserter sur la vie, le destin. Il tomba amoureux d'elle. Elle l'encouragea de ses <br />mots. Ils se quittèrent et vite, elle l'oublia. </p><p>LE VIEUX BRAHMANE<br />Comme toutes les femmes.</p><p>BOUDDHA <br />Quelques jours plus tard, le jeune homme et son père se rendirent au palais du <br />prêtre pour lui demander la main de la jeune fille. Elle rétorqua, avec dédain : « Que <br />ferais-je avec toi ? Tu ne peux m’offrir que pauvreté et orgueil stérile. Ce n'est pas <br />un endroit pour toi. Va-t-en, pars pour toujours ! ». Le jeune homme ne s'en <br />remit jamais. Il vécut le restant de ses jours dans la solitude et la misère. <br /><em>(un coup) </em><br />Cet homme est une ancienne incarnation d'Ananda. </p><p><em>Tout le monde se tait, puis la mère interroge Siddartha :</em> </p><p>LA MERE<br />Comment le savez-vous ?</p><p>WAGNER<br />Oui !… Comment le sait-il ?</p><p><em>Depuis son fauteuil, Wagner, qui suit toujours la scène, demande :</em> </p><p>WAGNER<br />Oui !… Comment le sait-elle ?</p><p><em>Soudain, Prakriti saisit une dague et menace de se tuer. Elle hurle :</em> </p><p>PRAKRITI <br />Puisque ma vie ne vaut rien, pourquoi continuer à vivre ? <br /></p><p><em>Plusieurs moines et sa mère tentent de l'empêcher de se poignarder. Elle les repousse.</em> </p><p>PRAKRITI<br />Quel intérêt d’être en vie ? Laissez-moi mourir !</p><p>LA MERE<br />Prakriti !</p><p>PRAKRITI<br />Pourquoi payer pour ce que je n'ai pas fait ?</p><p>LE VIEUX BRAHMANE<br />Nous savons ce que tu as fait !</p><p>PRAKRITI<br />Non ! Vous ne le savez pas ! Je ne m'en souviens pas moi-même !</p><p><em>La mère de Prakriti, folle de rage également, s’adresse au brahmane :</em> </p><p>LA MERE<br />Comment vous permettez-vous de juger ma fille ? Pourquoi lui souhaitez-vous une vie déplorable ? Comment pouvez-vous savoir ce qui s'est passé dans le passé ? Vous y étiez ? </p><p>LE VIEUX BRAHMANE<br />Je ne discute pas avec les femmes !</p><p>LA MERE, <em>à Ananda</em><br />Et toi, tu t'en souviens?</p><p>ANANDA<em>, après une hésitation</em><br />Non… Mais j’ai confiance en Bouddha … </p><p>LA MERE <br />Penses-tu réellement que ma fille puisse être un danger pour toi ? Une femme qui t'aime ? Une femme que tu aimes ? </p><p><em>Ananda ne sait que répondre. Il jette un coup d’oeil à Bouddha, immobile. <br />Prakriti semble avoir perdu la tête. Elle s’exclame :</em> </p><p>PRAKRITI <br />Vous voulez que j'aille dans les bois, que je vole un pistolet, que je tue des voyageurs ? <br />Vous voulez que je devienne une hors-la-loi ? Que voulez-vous ? Que je mette le <br />feu aux champs ? Aux maisons ? </p><p><em>Elle empoigne un flambeau et menace tout le monde autour d’elle.</em> </p><p>PRAKRITI<br />Dites-moi ! Voulez-vous que je réduise la terre en cendres ?</p><p><em>A l’exception de Bouddha, tout le monde semble effrayé, même Ananda.<br />La mère aimerait maintenant calmer sa fille. Elle essaie en vain de s’emparer d’elle.</em></p><p>LA MERE<br />Prakriti, non… S'il te plaît…</p><p><em>De son fauteuil, Wagner s’écrie :</em> </p><p>WAGNER<br />Non ! Prakriti, non !</p><p><em>Carrie semble discerner vaguement quelque chose. Elle demande :</em> </p><p>CARRIE <br />Est-ce bien la voix d'une femme que j’entends ? Je sens une odeur de brûlé, <br />qu'est-ce que c’est ? </p><p><em>Au-dessus du vacarme, on entend la voix de Bouddha :</em> </p><p>BOUDDHA<br />Prakriti, pourquoi souffres-tu ?</p><p><em>Prakriti s'arrête immédiatement. Elle reste immobile, dévisageant Bouddha et lui demande :</em> </p><p>PRAKRITI<br />Que dites-vous ?</p><p><em>Il répète calmement :</em> </p><p>BOUDDHA<br />Je te demande : pourquoi souffres-tu ?</p><p><em>Elle ne sait pas quoi répondre. Il continue :</em> </p><p>BOUDDHA <br />Tu veux réduire la terre en cendres, mais que sais-tu d’elle ? Es-tu sûre que la terre existe ? </p><p><em>Haletante, elle garde le silence. Tout à coup, Bouddha lui demande :</em> </p><p>BOUDDHA<br />Veux-tu te joindre à nous ?</p><p>LE VIEUX BRAHMANE<br />Comment ?</p><p>BOUDDHA,<em> à Prakriti</em><br />Je dis : veux-tu te joindre à nous?</p><p>PRAKRITI<br />Est-ce possible ?</p><p>BOUDDHA<br />Oui.</p><p>PRAKRITI<br />Et je pourrais être avec Ananda ?</p><p>BOUDDHA<br />Oui, tu pourrais partager sa vie sans devenir sa femme.</p><p><em>Elle est désorientée</em>. </p><p>PRAKRITI<br />Qu'est-ce que cela signifie ?</p><p>BOUDDHA <br />C'est une règle que nous suivons tous : pas d'attachement personnel. </p><p>PRAKRITI <br />Comment pourrais-je être avec l'homme que j'aime sans être sa femme ? </p><p>WAGNER, <em>de son fauteuil </em><br />Oui ! Comment le pourrait-elle ? </p><p>CARRIE <br />Qui parle ? Qui est cette femme ? </p><p>BOUDDHA <br />Viens avec nous. Tu seras la première femme. Nous sommes là pour t'aider. N'aie <br />pas peur. </p><p>LE VIEUX BRAHMANE <br />C'est impossible ! Cela va à l’encontre des règles ! </p><p>BOUDDHA,<em> à Prakriti </em><br />Viens. </p><p>PRAKRITI, <em>à Bouddha </em><br />Vous avez dit que vous vouliez m'aider… </p><p>BOUDDHA <br />Parfaitement. </p><p>PRAKRITI <br />À quoi faire ? </p><p>BOUDDHA <br />À oublier l'image que tu as de toi-même. </p><p>PRAKRITI <br />Que voulez-vous dire ? </p><p>BOUDDHA <br />On rêve tous les uns des autres… par haine, par amour… Fluctuant comme les <br />flammes dansantes d'une lampe… Je me vois comme un fantôme… Ma maison <br />est en ruine, mes souffrances ont disparu, je ne suis plus attaché à rien… C’est <br />comme cela que tu dois te voir, Prakriti… </p><p>PRAKRITI <br />Comment le pourrais-je? Vous dites que l'esprit est capricieux, fuyant, agité et <br />changeant. Le mien ne l'est pas. Car l'amour est au-dessus de tout. J'ai affronté la <br />mort et la mort m'a accueillie. Car l'amour est au-dessus de tout. Si le désir est <br />un fantôme, je dois me jeter au feu. Car l'amour est au-dessus de tout. Prakriti <br />n'existe plus. Je suis l'Amour. </p><p><em>Elle se tait un moment, puis ajoute :</em> </p><p>PRAKRITI<br />Je suis prête.</p><p>LE VIEUX BRAHMANE <br />Non seulement c’est une femme, mais en plus c’est une intouchable ! D'un sang <br />inférieur ! </p><p>WAGNER, <em>qui écoute toujours </em><br />D’un sang inférieur ? Qu'est-ce que cela signifie ?</p><p>BOUDDHA <br />Je ne sais pas. Et je ne veux pas le savoir. <br /><em>(à Prakriti) </em><br />Accepteras-tu de prononcer les voeux de notre Ordre et de renoncer à tes passions <br />de femme ? </p><p>PRAKRITI<br />Oui.</p><p>BOUDDHA<br />Sois des nôtres.</p><p><em>Le vieux brahmane part, mécontent.<br />Ananda s’approche de Prakriti et la prend dans ses bras. Elle enfile une robe de safran sur ses guenilles ; sa<br />mère fait de même.</em></p><p><em>Bouddha et les moines chantent un texte du Sutra, essentiellement en sanskrit.</em></p><p><em>Puis, Ananda interroge Bouddha :</em></p><p>ANANDA<br />Puis-je vous poser une question ?</p><p>BOUDDHA<br />Bien sûr. </p><p>ANANDA <br />Quand nous étions à l'auberge… J'ai vu une femme à l’air maléfique prendre les <br />traits de Prakriti… Elle était cependant très attirante… Etait-ce une déesse ? </p><p>BOUDDHA <br />Non, Ananda, ce n'était pas une déesse. </p><p>ANANDA <br />Qu’est-ce que c’était ? Une illusion ? Un rêve ? </p><p>BOUDDHA <br />Oui, un rêve dangereux. L’attirance et le danger sont dans nos esprits, Ananda, et <br />uniquement dans nos esprits. J'étais assis sous un arbre, luttant pour contrôler <br />mes pensées. Et je l'ai vue. Elle est venue vers moi, accompagnée de jeunes filles <br />toutes plus belles les unes que les autres… </p><p>ANANDA <br />Envoyées par les démons ? Par Mara ? </p><p>BOUDDHA <br />Oui. Je leur ai résisté et c'était éprouvant. Mais elles ont finalement disparu. Ces <br />femmes n'avaient pas de forme. Tout comme toi, Ananda, et comme Prakriti, sa <br />mère et comme tout le monde ici. </p><p>ANANDA <br />Comme toi ? </p><p>BOUDDHA <br />Oui, Ananda. Comme moi. Abandonne tout désir, même le désir de ne jamais mourir. <br />Abandonne le souhait d'être quelqu'un d'autre. D’haïr ou d'aimer quelqu'un d'autre. <br />Car nous sommes un. Un. </p><h4>9 </h4><p><em>De retour dans la chambre de Wagner. Ses yeux sont fermés. Cosima prend soin de lui, aidée du docteur et de <br />la bonne, tandis que Carrie se tient à l’écart. Ils sont conscients que quelque chose est arrivé à Wagner mais <br />ne peuvent pas dire quoi. Une sorte de vision, d'hallucination.</em> </p><p><em>Tous les indiens disparaissent lentement, à l’exception de Bouddha et Vairochana.</em> </p><p><em>Wagner demande à voix basse :</em> </p><p>WAGNER<br />C'est fini ?</p><p>COSIMA<br />Quoi ?</p><p>WAGNER<br />Tout est fini ?</p><p><em>Puis Wagner entend la voix de Bouddha qui lui dit :</em> </p><p>BOUDDHA<br />Non. Rien n'est fini. Rien ne commence et rien ne s'achève.</p><p>WAGNER, <em>le regardant</em><br />Qui êtes-vous ?</p><p>BOUDDHA<br />Tu sais qui je suis. Es-tu prêt à présent ?</p><p>WAGNER<br />Prêt à quoi ?</p><p>BOUDDHA<br />A faire le choix ultime.</p><p>VAIROCHANA<br />Un privilège exceptionnel t’a été offert. Tu as assisté à ta propre oeuvre.<br />Maintenant l'heure est venue pour toi de gagner le royaume de la lumière pure et de la paix éternelle. </p><p>WAGNER<br />Ce n'était pas mon oeuvre.</p><p>VAIROCHANA <br />Si. C'était l'histoire de Prakriti, que tu as toujours rêvée de raconter. </p><p>WAGNER<br />Ce n'était pas mon oeuvre. Je le sais.<br /><em>(à Cosima, au Docteur, à Carrie)</em><br />Vous entendez cela ? </p><p><em>Ils se regardent les uns les autres, ne sachant que répondre. Ils hésitent, puis Cosima et le Docteur déclarent :</em></p><p>COSIMA<br />Entendre quoi ? Non, nous...</p><p>DOCTEUR<br />Nous aurions dû entendre quelque chose ?</p><p><em>Il regarde la femme de chambre qui secoue la tête. Elle n'a rien entendu.</em> </p><p><em>Carrie est la seule à dire :</em> </p><p>CARRIE<br />Oui… Oui, j'ai entendu …</p><p>WAGNER<br />Et comment c’était ? Comment as-tu trouvé cela ?</p><p>CARRIE<br />J'ai adoré. C'était… magnifique. Très émouvant.<em><br />(à Cosima et au Docteur)</em><br />N'est-ce pas ? </p><p>DOCTEUR, <em>après avoir hésité</em><br />Oh oui … C'était superbe… En effet…</p><p>COSIMA<br />Un chef-d'oeuvre… Vraiment …</p><p>WAGNER <br />Idiots ! Ignorants ! Vous prétendez avoir aimé la pièce ! Vous ne connaissez rien à <br />la musique ! Magnifique ! Comment pouvez-vous dire cela ? Abandonner ses <br />désirs… Choisir la vacuité… Pourquoi ? Un véritable artiste ne peut pas accepter <br />le monde tel qu'il est ! C'est impossible. </p><p><em>Cosima et Carrie essayent de le calmer.</em> </p><p>COSIMA<br />Richard, s'il te plaît… Richard…</p><p>WAGNER <br />Nous devons être forts ! Pas faibles ! Nous devons gagner et conquérir ! Je crois en <br />l'homme nouveau ! Oui ! Assez de l'eau insipide de Prakriti ! Je choisirai le sang de <br />Siegfried, le sang de… de…<br /><em>(sa voix faiblit) </em><br />die Sieger… <br /></p><p><em>Il renverse le verre d'eau que Cosima lui tend. Puis, il tombe en arrière. </em><br /><em>Vairochana et Bouddha le regardent, en retrait. Il appelle, d'une voix faible :</em> </p><p>WAGNER<br />Cosima…</p><p>COSIMA<br />Je suis là…</p><p><em>Elle vient à côté de lui.</em> </p><p>WAGNER<br />Cette oeuvre est pour toi…</p><p>COSIMA<br />Richard…</p><p>WAGNER<br />Étrange… Je me sens apaisé à présent… As-tu entendu ce qu'il a dit ?</p><p>COSIMA<br />Oui…</p><p>WAGNER<br />Pardonne-moi… Je te remercie, Cosima… Tout va bien…</p><p><em>Il ne bouge plus. Cosima, le docteur, Carrie et la femme de chambre se rassemblent autour de lui. Le docteur <br />prend son pouls puis lève les yeux : c'est fini.</em> </p><p><em>Cosima prend sa tête dans ses mains.</em> </p><p><em>L’obscurité survient. Ils chantent tous ensemble – et parlent – dans un lent crescendo. On entend juste quelques mots :</em> </p><p>TOUS<br />Om manez padme aum…<br />C'est le moment de s'échapper… <br />Il meurt… <br />C'est un grand moment… <br />Un moment de souffrance… <br />Le Dharma est atteint, accompli…<br />C’est terminé. Il n’y a plus rien à faire…<br />Ayez pitié de moi…<br />La compassion n'est d'aucun secours…<br />Sois attentif, fougueux, conscient… Ouvre ton esprit…<br />Le char royal t'attend…<br />Tout est fini… Abandonne tout espoir…<br />Toutes les histoires ont été racontées…</p><p><em>Wagner se lève lentement de son fauteuil et s'éloigne en direction de Vairochana et Bouddha, comme s'il était<br />guidé vers eux.<br />Cosima, Carrie, le docteur et la femme de chambre ne remarquent rien. Ils regardent toujours le siège vide.</em></p><p><em>Quand Wagner atteint Vairochana, le moine lui tape sur l'épaule.</em></p><p><em>La chanson continue.<br />Wagner se retourne et jette un bref regard à la pièce. Il regarde Cosima, Carrie, la femme de chambre et le<br />docteur, toujours immobiles autour du fauteuil. Il constate sa propre absence.</em></p><p><em>Puis, il tourne la tête et suit Vairochana hors de la pièce.</em></p><p>FIN<br /></p><p>(Traduit de l'anglais par Deborah Lopatin)<br /></p>